Une guerre sauvage pour le “développement”

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Une guerre sauvage pour le “développement” Une guerre sauvage pour le “développement”

Les maoïstes ont fait face à des attaques incessantes et ont subi un revers dans leur bastion principal, la division du Bastar dans le Chhattisgarh, mais, contrairement aux annonces officielles, ils sont loin d’en être éradiqué. Cinquante ans après le soulèvement de Naxalbari, la résilience déployée par les maoïstes apporte une pertinence politique constante à l’étincelle allumée à Naxalbari en mai 1967. Mais il reste un long chemin à parcourir.

Déployés sur plus de 40.000 kilomètres carrés, selon le recensement de 2011, la division du Bastar (1) dans le Chhattisgarh compte une population de 2.348.808 de personnes.  Avec le déploiement de 58.772 membres de la force centrale paramilitaire et 50.000 autres membres de la police armée de l’état, la division du Bastar a un ratio de 1 membre de personnel de sécurité pour 22 habitants (1:22). Ses prisons sont surpeuplées atteignant jusqu’à trois fois la capacité de la prison, remplies d’Adivasis (peuples aborigènes de l’Inde) accusés de ce qui est appelé « délit Naxalite», et en attente que le système de justice pénale les libère. Le rapport du Haut Comité présidé par Virginius Xaxa, soumis au gouvernement en mai 2014, a attiré l’attention sur ce fait auprès du public (2).

En contraste, les crimes commis par les forces gouvernementales – viols, meurtres, fausses confrontations, tortures lors de détention et pillages – sont rarement enregistrés et font rarement l’objet d’enquêtes. La commission nationale pour les Droits de l’Homme a dénombré 16 cas de viols par des gardiens du maintien de l’ordre sur une période de six mois, d’octobre 2015 à mars 2016. Bien que les maoïstes aient souffert de pertes et se soient retirés dans leur zone de base de guérilla, les forces gouvernementales ont néanmoins jusqu’à présent échoué à s’engager frontalement avec l’armée de la People’s Liberation Guerilla Army (PLGA). Le gouvernement fédéral prétend que les maoïstes sont au bord de la défaite. En février 2016, le chef du gouvernement de l’État du Chhattisgarh, Raman Singh, a déclaré que 95% du Bastar était « sécurisé », que l’activité maoïste était n’était confinée qu’à une petite section promettant aux journalistes qu’ils feront très bientôt partie de l’histoire (3).

Une question de perception

Si cela est vrai, la question soulevée est celle de savoir pourquoi le gouvernement, au lieu de courtiser ceux qui ne souscrivent pas au renversement de l’état mais qui souhaitent simplement que les forces de police et de sécurité respectent la loi, les harcèle, les maltraite et les menace. La campagne de diabolisation à l’encontre de telles personnes, prétendant qu’elles sont liées aux maoïstes, est intrinsèque à la guerre. Le premier objectif de la contre-insurrection (COIN – Counter-Insurrection) est ainsi donc de forcer les gens ordinaires à arrêter de soutenir les rebelles. Pour cela, ils utilisent la force brute et l’humiliation, qui est destinée à miner leur volonté à résister. Viol, agression sexuelle, harcèlement, pillage et terreur sont mis en place pour y parvenir. En effet, après chaque confrontation/embuscade, ce sont les villageois qui sont les premières cibles des forces gouvernementales qui déversent leurs colères et frustrations sur les civils désarmés. Une étude d’un officier de l’armée indienne (4) indique que

toute cible est une cible légitime dans une guerre non- conventionnelle, depuis les troupes portant l’uniforme jusqu’aux civils, puisque l’idée est essentiellement d’affaiblir l’ennemi de l’intérieur, et de les forcer à capituler et négocier une reddition.

La distinction entre combattants et non-combattants est absente sur le terrain. Les rapports sur les libertés individuelles et les organisations de femmes exposant les viols, agressions sexuelles, tortures, fausses confrontations, fausses redditions, fausses accusations et détentions illégales fournissent d’amples preuves de leur prévalence et prépondérance.

Le récent jugement du tribunal de première instance de Gadchiroli qui a condamné cinq accusés, dont G N Saibaba, à la prison à vie, montre comment la simple possession de « littérature naxalite » est devenue un délit, sans véritable perpétration ou incitation au crime. La vérité n’est pas acceptable pour l’autorité existante car elle révélerait ses intentions et exposerait les méfaits des forces militaires, avec une demande de poursuites contre ceux ayant perpétrés ces crimes haineux. Les dirigeants craignent la démoralisation car les soldats n’accepteraient pas d’être poursuivis pour crime de guerre. Le COIN pourrait dès lors commencer à se disloquer. Au contraire des insurgés qui veulent que les journalistes écrivent sur ce qui se passe dans la zone de guerre et qui souhaitent également que leurs récits atteignent le plus large public possible, l’état déteste la couverture indépendante de la guerre à moins que les journalistes/écrivains soient encadrés ou escortés.

Un inspecteur général de la police (IGP) (du camp du Bastar) récemment remplacé a fait cette célèbre déclaration affirmant que seuls les « nationalistes » se verraient le droit de travailler au Bastar (5). Ils ont chassé des avocates courageuses qui auraient pu exposer les persécutions des Adivasis par la police ; les médias furent chassés pour s ‘assurer que les récits des Adivasis sur les opérations des forces de sécurité n’atteindraient pas le public en général ; des activistes sociaux furent menacés pour les dissuader de venir en aide aux Adivasis lésés et d’organiser des manifestations publiques. La qualité de la direction fournie par le gouvernement pour ses forces dans le Bastar est pathétique. Des officiers supérieurs, depuis l’inspecteur jusqu’au commissaire de police, ont été accusés de crimes haineux et entre autre de viol, torture, meurtres lors de détention, finançant des groupes d’auto- défense, et incitant à la violence, mais ils ne font l’objet d’aucune poursuite et restent non-repantis (6).

Le 1er avril 2017, à 4 heures du matin, des soldats à la recherche de membres d’un « sangam » du mouvement maoïste ont attaqué le village de Chintalgufa dans le district de Sukma. Ils ont emmené une fille de 14 ans, l’ont violé en réunion et ont également battu les membres de sa famille. Selon la loi, la plainte d’une femme, même si elle est mineure, est suffisante pour être enregistrée et qu’une enquête soit lancée. Mais pas au Bastar, où le commissaire a refusé d’enregistrer la plainte, prétendant que les villageois mentaient (7). Que ni l’état de droit, ni les règles de la guerre n’existent dans une zone de guerre devrait être une source d’inquiétude. Que les libertés constitutionnelles puissent être écrasées légalement via une loi draconienne et une procédure malléable en invoquant la « sécurité nationale » et « l’intérêt national » est choquant. Les autorités peuvent enfreindre la loi grâce à l’immunité juridique qui les incitent au non-respect des lois.

Troubles dans les Rangs des Paramilitaires

Le 29 mars 2017, le ministre d’état des affaires intérieures, Kirem Rijiju, a révélé au Rajya Sanha qu’il y avait eu un saut de 450% des demandes de mise à la retraite volontaire dans les forces centrales paramilitaires (CPMFs – Central Paramilitary Forces), le chiffre passant de 2.105 en 2015-2016 à 9.065 en 2016- 2017. De plus, selon les données collectées par le ministre des affaires intérieures, tandis que 1.067 membres du CPMFs ont perdu la vie dans la COIN entre 2014 et 2017, trois fois plus de membres du CPMFs, 3.611 personnes, sont morts en raison d’une mauvais santé ou de maladies. Crises cardiaques et suicides en sont les causes principales (8). Il y a des signes palpables de mécontentement, corroborés par des fuites dans les médias sociaux du personnel du CPMFs.

Félicitant son gouvernement, le ministre indien de l’Intérieur s’est néanmoins vanté devant la Lok Sabha (9) le 14 mars 2017 qu’en 2016, 135 « maoïstes » avaient été tués, 779 arrêtés et 1.198 forcés de se rendre. De même, en 2015, ils avaient tués 226 « maoïstes » lors de 1.088 incidents. Le nombre de morts ne tient pas compte du fait que les forces gouvernementales aient tué des civils vêtus d’uniformes maoïstes (par le paramilitaires). Le nombre de maoïstes arrêtés est ainsi gonflé par le traitement des maoïstes présumés en tant qu’ « extrémistes de gauche » confirmés. Il a été rapporté (10) qu’un comité de contrôle de la police du Chhattisgarh avait découvert que 97% de ceux désignés comme « maoïstes s’étant rendus » n’adhéraient pas à la définition du cadre maoïste tel que définit par la politique de réhabilitation du gouvernement central ou de l’état . Sur les 1.216 personnes qui se seraient rendues en 2016, seul 9 furent considérés pour la réhabilitation et les autres furent rejetés.

Revers maoïste ou sur le point d’être anéanti

Essayons donc d’examiner l’affirmation que les maoïstes soient proches d’être éradiqués. Le 18 mai 2016, une délégation comprenant Sanja Parate, du comité d’état du Parti Communiste d’Inde (Marxiste) [CPI(M)] du Chhattisgarh, Vineet Tiwari de l’Institut d’Études Sociales Joshi-Adhakari géré par le Parti Communiste d’Inde, Archana Prasad, membre de faculté de l’université Jawaharlal Nerhu et membre de l’association « All India Democratic Women » du comité central du CPI(M), et Nandini Sundar, un membre de faculté de l’Université de Delhi, ont publié un rapport dans lequel, parmi d’autres choses, ils parlent d’arrestations et fausses redditions observées dans et aux alentours du Parc National Kanger dans les blocs (tehsils) (11) de Tongpal et Darbha. Le rapport mentionne le village de Kumakoleng où 50 personnes furent forcées de se rendre en mars 2016. La Central Reserve Police Force (CRPF) s’y est alors rendue et y a tenu un « Jan Jagran Abhiyan (12) » le 15 avril. Deux jours plus tard, les maoïstes y seraient venus et auraient battu les villageois qui auraient demandé qu’un camp de la CRPF soit construit près du village. Dans le village de Soutnar, le rapport dit que les villageois sont déterminé à garder les maoïstes éloignés et organisent des patrouilles dans la zone depuis trois mois. Le rapport a trouvé d’autres confirmations dans un quotidien anglophone qui explique que dans les villages de Nama et Santenar, les villageois ont bloqué les maoïstes, qui, selon les villageois, n’ont pratiquement rien fait pour leur bien-être ces dix dernières années et ont entravé la réalisation des programmes financés par le gouvernement leurs étant destinés (13).

Il y a des preuves que le mouvement fait face à une opposition des villageois qui ont succombé aux pressions ou ont été déçus par les maoïstes. Cependant, croire que les maoïstes ont perdu le soutien des Adivasis est un mythe. Le mouvement naxalite a été diabolisé et enterré bien souvent ces 50 dernières années. Le fait est que si l’état était proche d’écraser le mouvement, et que les maoïstes étaient impopulaires, il n’y aurait ni besoin de faire taire les critiques libérales pro-étatique ni d’avoir près de 110.000 soldats dans le Bastar.

Le problème avec la doctrine de COIN concerne l’une de ces pièces centrales, la gestion de la perception, laquelle doit constamment jongler entre attiser les peurs sur les menaces posées par les maoïstes, et en même temps projeter la vision que les forces gouvernementales sont en train de gagner et que les maoïstes sont en fuite. Les deux extrémités de cet argument doivent être complétés. Il y a donc des raisons d’être attentif aux déclarations officielles. Des soit-disant experts stratégiques sont généralement plus prudent. L’ancien chef du centre d’études de guerre terrestre rapporte que le général de division D C Katosh aurait dit le deuxième jour d’une conférence sur les « services de police et de sécurité intelligents » à New Delhi que

lorsque nous essayons d’analyser le LWE (left-wing extremism- extrémisme de gauche), les statistiques montrent qu’il y a une tendance à la baisse des attaques menées. Mais je crois qu’en fait les maoïstes s’éloignent de leur territoires. Ils ont fait face à un grand nombre de revers grâce à un excellent travail de police et de rassemblement de connaissances. Ils se sont retirés dans la jungle et peut-être regroupés (14) 

Ainsi, alors que les maoïstes ont subi des attaques incessantes et subi des revers, ils sont loin d’être vaincus.

Une image plus nuancée

Quatre incidents récents suggèrent une image plus nuancée.

(i) Mudkan Deva était en mission de reconnaissance le 12 mai 2016 quand il fut attrapé et ensuite enfermé au poste de police fortifié de Basaguda, « un des plus sensible » avant-poste du district de Bijapur dans le Chhattisgarh. Il semblait « disposé » à se rendre et prêt à fournir des informations, déclarant avoir été envoyé par Hidma, un des leaders maoïste Adivasi les plus recherchés de la PLGA. Six jours plus tard, le 18 mai à 19h15 la sentinelle de la tour de garde numéro un a vu Mudkan Deva coupé les barbelés et s’en aller avec un AK 47, 90 cartouches de munitions et un lance grenade, équipement militaire précieux, et 8 téléphones portables (15).

(ii) Le 20 mai 2016 à 22h, des maoïstes ont attaqué le 10ème camp des forces armées du Chhattisgarh dans la division de Mirtoor, district de Bijapur. L’embuscade a eu lieu sur la route menant au camp, empêchant l’arrivée de renforts. Les coups de feu se sont poursuivis pendant 90 minutes, blessant trois combattants (16).

(iii) Le 7 juin à 1h du matin, utilisant des roquettes pour la première fois, des guérilleros maoïstes lourdement armés ont attaqué le 41ème bataillon de la police des frontières Indo- tibétaine (Indo Tibetan Border Police – ITBP) dans le village de Ranapal du district de Kondagaon dans la division du Bastar. Le camp relève du poste de police de Mardapal. Les maoïstes ont attaqué de trois côtés et tirés pendant 30 minutes (17).

(iv) Dans l’embuscade de Barkapal qui eut lieu en plein jour, le 24 avril 2017, dans une zone remplie de troupes gouvernementales – avec un camp du CRPF tous les 5 km, des postes de police et des camps des forces armées de la police du Chhattisgarh tout près – des centaines de guérilleros, la plupart des femmes, ont pu vaincre les force gouvernementales, saisir des armes, et disparaître en moins d’une heure, sans qu’aucune information de leur plan d’action n’ait filtré auparavant. Ceci est la marque du soutien de la population. Dans les alentours de Barkapal, le 11 mars, des guérilleros ont tendu une embuscade à une unité des CRPF près de Chintalgufa et, en plus de tuer 11 soldats, ont emporté le contenu d’un dépôt secret d’armes. C’est la preuve du moral des deux protagonistes. L’embuscade par les guérilleros a tué 25 soldats, blessé six autres et leur a rapporté un énorme arsenal capable d’équiper deux compagnies. Les armureries du gouvernement et les armes portées par les soldats sont les principales sources de l’arsenal maoïste.

La rapidité et l’audace de la guérilla viennent du soutien local, car il est difficile pour les guérilleros de préparer et réaliser de telles attaques ou d’échapper à la détention si la population se retourne contre eux. Dans le Bastar, rempli de soldats et de camps où ils n’ont pas assez d’argent pour acheter l’allégeance, les forces gouvernementales ont l’avantage. Une population désenchantée serait l’idéal pour l’extermination des guérilleros. S’ils semaient la terreur, ils n’inspireraient ni ne gagneraient pas de soutien durable. Après la démonétisation de novembre 2016, le gouvernement a affirmé que les maoïstes avaient été fortement ébranlés, que tout l’argent « extorqué » était à présent perdu et qu’ils étaient en manque d’argent pour acheter des armes et des munitions. Le fait est que les agences de renseignement savent que 90% des armes, munitions et explosifs des maoïstes proviennent des raides sur les armureries et du pillage des soldats. Ce qui signifient qu’ils ne sont pas si dépendants de l’achat d’armes comme le déclarent les propagandistes. Et bien sûr, il ne faut pas oublier que presque toute la monnaie démonétisée a été remonétisée depuis.

Politiques de la « Guerre Populaire Prolongée »

Le rôle de l’état dans cette guerre n’est pas compris; et quand il est compris, on ferme les yeux dessus. Beaucoup voient les maoïstes comme des « criminels » ou des « ennemis » et n’ont rien compris à ce que signifie la guerre populaire prolongée (GPP). Les attaques de la guérilla font partie de la GPP. L’autre partie est constituée d’activités non-violentes pour redresser l’économie des populations locales et les encourager à devenir des agents de leur propre changement. Les attaques des guérilleros ne sont pas fréquentes, ils passent plus de temps à d’autres travaux, à côté de l’entraînement, l’essentiel du travail se fait dans la diffusion d’une conscience politique. Une récente thèse basée sur un travail de terrain dans trois districts du Telangana (Adilabab, Warangal et Khammam) « conteste les conclusions faites par la plupart des recherches actuelles sur les insurrections qui se concentrent sur les aspects militaristes des groupes armés » et montre « que les structures organisationnelles, les facteurs locaux au niveau du village, les activités non-violentes des rebelles jouent un rôle bien plus important pour expliquer la force de la rébellion et son soutien. » (18)

Cette facette de la GPP trouve un soutien dans 2 éditoriaux en provenance du Bastar. Le premier (19) par Shubhranshu Choudhary, de son propre aveu anti-maoïste, partage quelques détails d’une réunion à huis-clos organisée par l’armée indienne où GK Pillai, « le meilleur (de l’ensemble) des ministres de l’intérieur de ces dernières années, » a parlé de « comment s’attaquer au problème des maoïstes ». L’auteur dit que pendant qu’était listé le détail des écoles incendiées, des routes et ponts détruits à l’explosif, il a interrompu le discours pour demander si le gouvernement avait les statistiques des enseignants et personnel de santé tués par les maoïstes. Il lui a été dit qu’on ne savait pas. Shubhranshu Choudhary écrit :

les maoïstes n’ont attaqué aucun enseignant ou personnel médical pour leur travail lors des nombreuses décennies de leur histoire de révolution ratée. Bien sûr c’est différent si un professeur d’école commence à transmettre des informations et qu’un bon docteur commence à transporter de l’argent. J’ai vu beaucoup d ‘écoles détruites par les maoïstes. Et j’ai également vu une hutte de terre à côté de ces bâtiments détruits qui avait été construit avec l’aide des maoïstes de façon à ce que l’école puisse fonctionner. J’ai vu des maoïstes armés suppliant les professeurs du gouvernement de venir enseigner régulièrement et demandant ce qu’ils pouvaient faire pour améliorer leur vie dans le village. « Pouvons-nous aider à construire une nouvelle maison pour vous, que pouvons- nous faire de plus, s’il vous plaît, dites-nous ». J’ai également vue un rassemblement maoïste demandant aux professeurs de se rendre régulièrement à l’école dans la zone de Narayanpur du Chhattisgarh, il y a de cela quelque temps.

Il continue en ajoutant que ni la mission Ramakrishna (20) ni les médecins sans frontières n’ont été arrêtés dans leur travail par les maoïstes. Au contraire, ce sont les enseignants du gouvernement et les travailleurs panchayat (21) qui ne se rendent pas dans les écoles ou aux villages mais n’oublient jamais d’encaisser leur salaire en temps et en heure. Il est aussi significatif que c’est le Comité spécial zonal de Dandkaranya du CPI (maoïste) qui, le 19 juin 2015, par le biais d’un communiqué de presse, a alerté la population du Bastar de la fermeture de 3.000 écoles et ashrams (à la fois hôtels et écoles) (22).

Le deuxième articles est d’Ashutosh Bharadwaj (23) qui, bien que condamnant les attaques sur les médias par la police du Bastar, nous rappelle du long et sordide rôle des groupes de médias du Chhattisgarh qui ont des participations dans les entreprises de charbon, minerai de fer et les centrales thermiques, et soutiennent ouvertement l’éradication des maoïstes des forêts des maoïstes. Il continue en disant que les Adivasis qui s’opposent aux maoïstes les préfèrent encore à l’état car ils se tiennent entre eux et le gouvernement qui essaye de détruire leur « mode de vie ». Dans les villages intérieurs, écrit-il, le gens ne sont pas des amoureux de l’industrialisation. Il souligne que si les maoïstes étaient en train de se retirer alors comment seraient-il capable de recruter 550 cadres dans le Bastar rien que pour l’année 2015, ce qui est plus que le chiffre officiel de 393 maoïstes tués en Inde entre 2011 et 2015. Et il regrette que malgré l’insurrection naxalite qui dure depuis 50 ans, « il y a peu de tentatives pour entamer un dialogue avec les rebelles ou essayer de comprendre leurs méthodes et leur folie». Il demande systématiquement pourquoi « dans une période où les attentats suicides sont devenus un mode de violence extrêmement efficace à travers le monde, les maoïstes sont toujours aussi ferme sur une ‘GPP’ », et dit que « l’état indien n’est pas disposé à affronter le fait que l’insurrection maintient l’idée que l’état (indien) est essentiellement discriminatoire et favorise les puissants. » Et il continue ainsi et raconte que « plusieurs jeunes officiers du Bastar lui ont dit, dans des moments de sincérités, que sans les rebelles, l’état aurait offert depuis longtemps la zone à l’industrie, laissant les tribaux dans un état misérable. »

En prenant un point de vue stratégique, Shashank Ranjan souligne (24) :

il est important de souligner que les développements dans le Bastar, au cours de ces derniers mois, ont été préoccupants, en ce qui concerne la gestion positive de la perception par l’état. L’aspect des communications psy (psychologique) pour répliquer au récit des insurgés est un impératif et le ministère de l’intérieur de l’Union a adopté une gestion public de la perception comme l’un des quatre piliers pour fonder sa stratégie anti-LWE ; les autres étant la sécurité, le développement et d’assurer les droits aux communautés locales.

Cependant, le développement tel que de fausses allégations de redditions, la pression mise sur des activistes et des médias, la montée de l’extrémisme de groupes d’auto-défense comme le Samajik Ekta Manch (25) (SEM) ne présage rien de bon pour la campagne de contre-insurrection… il n’est pas indiqué que les allégations du Bastar se transformant en un état policier soient correctes, mais la condition de la part de l’état d’être clair en diffusant un contre discours, réfutant les allégations. Si exigé, il faudra recourir à des enquêtes transparentes pour examiner les affaires. Faute de ça, il est plus que probable que l’agenda des maoïstes prendra de l’ampleur, minant de plus les efforts de l’état de les contrer. 

Le leader du parti du congrès (26) Jairam Ramesh a prévenu son propre gouvernement de l’Alliance Progressive Unie (27) en 2013 que l’argument maoïste de nettoyer les forêts de leur présence pour permettre aux sociétés minières de s’y installer, sous la protection des forces du gouvernement, était exactement ce qui se passait dans la forêt de Saranda dans le Paschimi Singhbhum. Son parti et son gouvernement n’ont pas écouté et ont fait la sourde oreille à son plaidoyer pour un moratoire de 10 ans sur l’exploitation des mines dans les Scheduled Areas (28). À présent les Adivasis du Jharkhand protestent les amendements apportés par le gouvernement d’état du BJP sur la Chhota Nâgpur tenancy Act et le Santhal Parganas Act (29), les privant de la protection offerte par ces lois et pavant la route vers le transfert de territoire aux prédateurs capitalistes. Une opposition parlementaire, sinistrée par sa propre performance lamentable dans le passé, a entravé la résistance Adivasi dans son avancée.

Ainsi la GPP ne se limite pas juste à des attaques/embuscades de la guérilla, mais c’est aussi une lutte pour faire appliquer des dispositions constitutionnelles, mettre en place les promesses du gouvernement, l’opposition à des politiques spécifiques, l’éducation des populations sur l’hypocrisie de l’état indien et l’encouragement à ce qu’ils se battent pour leurs droits. La plupart des Adivasis témoignant des saisies légalement ratifiées de territoires/forêts, la dilution des lois protégeant leurs droits, gagnés après de longues luttes acharnées. La bureaucratie des forêts et la police ont regagné du pouvoir sur eux et empiètent sur les droits assurés par la loi sur les droits des forêts. La possibilité de recrutement dans les rangs maoïstes, dans ces circonstances, est accru grâce à un régime de parti-unique virtuel, une administration biaisée servant le Rashtriya Swayamsevak Sangh (30) et le BJP, et l ‘état lamentable de l’opposition parlementaire. La nature a horreur du vide.

Facile à oublier, pas facile à ignorer

Les classes dirigeantes d’Inde étaient réticentes à accepter la loi pour les droits forestiers (Forest rights Bill) en 2006 jusqu’à ce que la crainte d’une renaissance du mouvement maoïste ne les convainquent d’autre chose. Après 2010, une combinaison de guerre brutale et d’erreurs majeurs des responsables maoïstes a mené à un retrait de l’armée de résistance. Ceci a permis au gouvernement indien d’installer des camps militaires dans les autours des zones minières et d’encourager les entreprises privées de s’y installer, particulièrement dans les forêts de Saranda du Lharkhand et le Raoghat du Chhattisgarh. Les Adivasis combattent une réduction de disposions clés du Scheduled Tribes and Other Traditional Forest Dwellers Forest Rights Act (FRA) (31) de 2006. Le processus pour leur conférer des droits ayant été ralenti.

La bureaucratie du Chhattisgarha a de facto révoqué les droits conférés à la communauté sous le FRA, bien qu’il n’y ait pas de pouvoir de révocation dans les termes de celui-ci. Les autorités du district de Sarguja ont révoqué le Community Forest Right (FCR) (32) du village de Ghatbarra. Une lettre officielle datée du 8 janvier 2016, signée par le fonctionnaire du district (District Collector) (33), le responsable de la Division et le conservateur des forêts (Divisional Forest officer) et un représentant du district du Ministère de l’Union pour les affaires tribales, a déclaré que la CFR gênait l’installation d’une mine de charbon qui avait été autorisée en 2012, avant l’attribution du CFR en 2013. La compagnie Adani Group avait obtenu un bail pour la mine de charbon du Parsa East Ketan Besan. Le 14 mars 2016, un co-secrétaire du Ministère de l’Environnement et des Forêts nota que « tant sur les faits qu’en matière de loi, ladite annulation de la Community Forest Right est arbitraire et en violation avec la lettre et l’esprit de la loi, autrement dit, la FRA. » (34)

Sans surprise, la mine reste sous le contrôle de la compagnie ; la couverture végétale a été rasée et l’exploitation minière a commencé. À Ngarnar, 838 paysans dont les terres furent acquises en 2012 pour le projet de la National Mineral Development Corporation avaient reçu la garantie d’un emploi dans la compagnie. Mais cela reste des promesses en l’air ; rien ne sera fait avant décembre 2018 quand l’usine sera opérationnelle. Sans surprise, en novembre 2016, NitiAayog (35) inclu l’usine de Nagarnar pour une cession au secteur privé (36). Dans le Maharashtra, la bureaucratie en charge des forêts a repris le contrôle sur les produits des forêts mineures. Dans l’Odisha, le gouvernement a essayé de renverser les résultats du referendum tenu dans 12 gram sabhas (37) de Niyamgiri sous l’ordre de la Court Suprême, qui a mis un terme aux plans de la société Vedanta de mines de bauxite dans les collines.

Ainsi le mouvement maoïste reste pertinent pour la résistance du peuple afin d’arrêter les incursions des entreprises et des militaires dans les domaines forestiers des Adivasis. Les 1% les plus riches qui possédaient 36,8% de la richesse en 2000, possèdent à présent 58,4% de la richesse de l’Inde, là où 70% d’indiens qui possédaient 13,9% de la richesse du pays en 2010, ont vu leur part diminuer de moitié pour atteindre 7% en 2016, en six ans seulement (38). Cet impressionnant enrichissement de riches au détriment du peuple ordinaire est la véritable histoire du « développement » de l’Inde. Ainsi si les maoïstes parviennent à résister à l’attaque menée actuellement et restent militairement invaincus durant les deux années à venir, leur courbe politique montera certainement. La première règle de la guérilla est que si les rebelles ne sont pas vaincus, l’état n’a pas gagné. Deuxièmement, les guérilleros doivent s’étendre au risque de se retrouver encerclés. Indépendamment de la propagande, il y a eu un renouveau maoïste dans le Telangana et l’Andhra Pradesh, incluant la vallée d’Araku après une pause de deux décennies, ainsi qu’une expansion, par exemple, dans la triple jonction Tamil Nadu, Karnataka et Kerala (39).

La résilience maoïste dans la phase difficile actuelle de « politiques de bain de sang/conflits sanglant » mis en vigueur par l’état indien pour anéantir le mouvement maoïste est la base de l’espoir. Une résistance courageuse à l’oppression et l’exploitation sur une longue période pourrait au final créer les bases d’une « politique sans effusion sang». La résilience, cependant, doit être imprégnée par une vision alternative afin d’ouvrir la voie à un projet de transformation sociale (40). Sans lutte de masse, la GPP restera dans une impasse. Cinquante ans après le soulèvement Naxalbari, la résilience affichée par les maoïstes apporte une pertinence politique continue à l’étincelle qu’a allumé Naxalbari en mai 1967. Mais il reste un long chemin à parcourir.

Gautam Navlakha, un activiste de longue date du Peoples Union for Democratic Rights , Delhi, est l’auteur de Days and Nights in the Heartland of Rebellion (Penguin, 2012).


(1) La division est une subdivision administrative de certains États de l’Inde. La division est composée de districts.

(2) Report of the High Level Committee on Socio-economic, Health and Educational Status of Tribal Communities in India, New Delhi: Ministry of Tribal Affairs, Government of India, May 2014. Le comité a découvert que la prison centrale de Jagdalpur était surpeuplée jusqu’à 6,2 fois sa capacité et la prison du district de Dantewada avait un taux d’occupation jusqu’à 3,7 fois sa capacité.

(3) Krishna Kumar and Satish John, “Interview with CM of Chhattisgarh,” Economic Times, 18 February 2016.

(4) K C Dixit, “Building Army’s Human Resources for Sub-conventional Warfare,” Pentagon Security International, 2012, at www.ids.in/system/files/book/book dixit intro.pdf.

(5) (i) Geeta Sheshu, “Vulnerable in Bastar,” Hoot, 23 March 2016. www.thehoot.org/freespeech/media-freedom/vulnerable-in-bastar-9247. (ii) Sonia Sarkar, “Nandini Sundar and Others Won’t Be Able to Enter Bastar, People Will Stone Them,” Telegraph, 13 November 2016.

(6) (i) People’s Union for Democratic Rights, “Bastar: Duplicity Rules the Roost,” 7 March 2017, www.pudr.org/content/bastar-duplicity-rules-roost; (ii) “Condemn Attack on Tribal Rights Activists and Continuing Erosion of Rule of Law in Chhattisgarh,” 10 November 2016, http://pudr.org/content/condemn-attack-tribal-rights- activists-and-continuing-erosion-rulelaw-chhattisgarh ; (iii) “From Burning Villages to Burning Effigies,” 26 October 2016, http://pudr.org/content/burning-villages-burning-effigies; (iv) “Stop False Arrest of Adivasis and Threats to Rights Activists and Lawyers in Chhattisgarh,” 5 May 2015, http://pudr.org/content/stop-false-arrest- Adivasis-andthreats-rights%E2%80%99-activists-and-lawyers-chattisgarh.

(7) “Chhattisgarh Girl Accuses Police of Rape,” Hindu, 5 April 2017.

(8) Mukesh Ranjan, “Ill-health, Not Guns, Behind ‘Most’ Deaths of Paramilitary Personnel,” Tribune, 18 March 2017.

(9) La Lok Sabha — la Chambre du Peuple — est la chambre basse du Parlement indien.

(10) Dipankar Ghose, “Chhattisgarh ‘Naxal’ Surrender: Screening Committee Cleared Just 3 per cent in 2016—Over the Past Three Years Surrender Numbers Shot Up in Bastar with 1210 Listed in 2016; ” Indian Express, 29 January 2017.

(11) En Inde, les tehsils sont des subdivisions des districts. Selon les états et territoires, les tehsils peuvent porter des noms différents, notamment « mandal », « taluka » ou « bloc ».

(12) Public Awakening Campaign – Campagne Publique d’Eveil

(13) Dipankar Ghose, “Activists See Judum, Locals Say ‘Fed’ Up of Naxals,” Indian Express, 28 May 2016.

(14) Anand Mohan, “Calm Before the Storm?” Statesman, 12 May 2016.

(15) Dipankar Ghose, “How ‘Naxal’ Slipped Out of Custody with Grenade Launcher,” Indian Express, 23 May 2016.

(16) Pavan Dahat, “Attack on Bijapur CAF Camp Well Planned,” Hindu, 23 May 2016.

(17) Press Trust of India, “Maoist Attack ITBP Camp in Chhattisgarh, Fire Rockets,” Hindustan Times, 9 June 2016.

(18) Juhi Tyagi, “Organisation Structure and Class: Examining the Resilience of the Maoist Movement in India,” Dissertation for the Degree of Doctor of Philosophy in Sociology, Stony Brook University, New York, May 2016, unpublished, p 156.

(19) Shubhranshu Choudhary, “Patriotism in Bastar,” Outlook, 21 April 2016.

(20) La Mission Ramakrishna est une organisation religieuse indienne qui mène des travaux dans les domaines des soins de santé, de secours en cas de catastrophe, de gestion rurale, d’enseignement primaire et d’enseignement supérieur, et de la culture.

(21) Les « panchayati raj » sont les institutions des gouvernements locaux. Le terme panchayat renvoie au conseil villageois traditionnel composé de cinq (panch) membres. Ici, il s’agit des travailleurs des institutions gouvernementales locales.

(22) Gudsa Usendi, “The Closure of Three Thousand Schools and Ashrams by the CG (Chhattisgarh) Government Is a Symbol of the Economic and Academic Bankruptcy and Its Anti People Character,” Spokesperson for the Dandakaranya Special Zonal Committee, CPI (Maoist), 19 June 2015; http://www.bannedthought.net/India/CPI- Maoist-Docs/Statements-2015/150619-DK-AgainstSchoolClosures-Eng.pdf.

(23) Ashutosh Bharadwaj, “The Bastar Tragedy, Farce,” Indian Express, 21 April 2016.

(24) Shashank Ranjan, “Comments and Complacency: Pitfalls in Combating LWE,” Centre for Land Warfare Studies, Article No 1547, 3 April 2016.

(25) Groupe d’autodéfense « anti-maoïste » dans la région du Bastar qui a été dissolu en 2016 et s’est reformé sous le nom « Action Group for National Integrity » (AGNI) dissolu également depuis. Plus d’information : https://secoursrouge.org/Inde-Reformation-d-une-milice-anti-maoiste

(26) Le Congrès national indien est un des principaux partis politiques en Inde. En anglais: Indian National Congress – INC, souvent appelé simplement “Congress”.

(27) L’Alliance progressiste unie ou UPA (en anglais: United Progressive Alliance) est une coalition de partis politiques de « centre-gauche » indiens. Le principal parti de la coalition est le Congrès national indien. L’UPA a gouverné l’Inde de 2004 à 2014. AL’UPA a perdu les élections en 2014 face à l’Alliance démocratique nationale du BJP (parti du peuple indien, parti de droite nationaliste hindoue).

(28) Les Scheduled Areas sont des zones tribales listées jouissant d’une certaine autonomie et d’une décentralisation des pouvoirs.

(29) Loi sur l’acquisition et la location résidentielle (Tenancy act).

(30) Le Rashtriya Swayamsevak Sangh ou RSS (Organisation patriotique nationale) est un groupe nationaliste hindou de droite et paramilitaire. Outre les considérations religieuses, le RSS propage une conception raciale du peuple indien.

(31) Le Scheduled Tribes and Other Traditional Forest Dwellers Forest Rights Act – FRA (loi sur la protection des tribus traditionnelles et autres habitants des forêts) ou Tribal Bill est une loi visant à reconnaître des droits à certainesminorités rurales sur les zones protégées qu’ils habitent. La loi a été mise en application le 1er janvier 2008.

(32) Droits Forestiers Communautaires

(33)  Le collecteur de district (District Collector), également appelé magistrat de district ou commissaire adjoint est chargé de la collecte de certains impôts, de certaines fonctions de maintien de l’ordre et de gestion des crises.

(34) Kanchi Kohli, “Mining Is in the Way of Adivasi Forest Rights, Not the Other Way Round,” Wire, 7 June 2016.

(35) NITI Aayog (National Institution for Transforming India – Institution nationale pour la transformation de l’Inde) est un groupe de réflexion sur la politique du gouvernement de l’Inde créé en 2015 par le gouvernement BJP.

(36) “Collector Ki Samjahish Par Naram Pade Hartali Kisan,” Nai Duniya, 17 March 2017.

(37) Assemblées villageoises.

(38) Manas Chakravarty, “Wealth in India: The Poor Do Not Count,” Live Mint, 6 April 2017.

(39) M K Narayanan, “The Forgotten War,” Hindu, 11 November 2016.

(40) Bernard D’Mello, “Reimagining ‘New Democracy,’ Rethinking Radical Politics,” Economic & Political Weekly, Vol LII, No 11, 18 March 2017