Lutte des classes et patriarcat – Les femmes dans le mouvement maoïste

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Lutte des classes et patriarcat – Les femmes dans le mouvement maoïste Lutte des classes et patriarcat – Les femmes dans le mouvement maoïste

Article rédigé par Shoma Sen, professeur à la Nagpur University dans le magazine Economic & Political Weekly en mai 2017.

Au cours des cinquante années qui ont suivi Naxalbari, les femmes ont apporté une important contribution à la croissance du mouvement maoïste, se libérant de nombreuses entraves qui lient les femmes dans la société indienne. Cette article examine, sur base de la littérature disponible, le rôle des femmes et la question du patriarcat dans ce courant du mouvement naxalite.

Dans une lettre inédite, « An Open Letter to Krishna Bandyopadhyay » écrite à Krishna Bandyopadhyay en 2008 (1), Nishita (probablement un pseudonyme) exprimait ses affinités avec Krishna et affirmait la raison pour laquelle, en dépit du patriarcat régnant au sein du mouvement naxalite, elle (Nishita) avait choisi de rester et de combattre, affirmant que les femmes avaient réussi à occuper presque la moitié du ciel maoïste. Krishna elle-même terminait son article publié dans ce journal en disant:

Mais aujourd’hui, je sens que si toutes nous avions poursuivi et soutenu le mouvement, les femmes se seraient tenues aux côtés des hommes et auraient eu leur mot à dire dans la prise de décision. Peut-être qu’alors, l’histoire du mouvement Naxalbari se serait écrite différemment. (Bandyopadhyay 2008: 59).

Nishita exprimait le regret que les femmes activistes de sa génération n’aient jamais connu l’inspirante Krishna et d’autres, qui ont allumé ce premier feu de prairie. Elle dit que si elles avaient pu les rencontrer, « alors, nous nous serions épargnées quelques-uns des combats que nous avons mené au sein du parti ». Cinquante ans après ce tonnerre de printemps, neuf ans après l’article de Bandyopadhyay et la lettre de Nishita, où se situent les femmes dans le mouvement naxalite/maoïste?

Le Communist Party of India (Marxist-Leninist) (CPI(ML)), formé en 1969, s’est scindé en diverses factions, dont certaines sont toujours actives et ont leurs propres organisations de femmes comprenant le plus large mouvement ML ou naxalite. Depuis 2004 et la fusion du CPI(ML) (People’s War) [CPI(ML)(PW)] et du Maoist Communist Center (MCC) pour former le CPI(Maoist), on fait référence aux activités de ce parti et des organisations de masse qui lui sont proches en parlant du mouvement maoïste. Cette article examine, sur base de la littérature disponible, le rôle des femmes et la question du patriarcat dans ce courant du mouvement naxalite (maoïste). Par suite de raisons tragiques ainsi que de la répression de l’État, ce mouvement fut poussé à se baser largement dans les régions tribales, dans les forêts profondes, tout en travaillant dans les régions de plaine et urbaine où les femmes sont également actives dans les organisations estudiantines, les syndicats et les organisations de femmes.

Les organisations de femmes

Bhhattacharyya (2016) indique comment les femmes sont à l’origine de l’histoire de Naxalbari. Le policier Sonam Wangdi fut touché par une flèche tirée par une femme tribale à Naxalbari le 24 mai 1967. Le lendemain, parmi les 11 paysans abattus par la police, huit étaient des femmes, deux portant leurs bébés. Passant en revue la littérature des années ’70, Bhattacharyya découvre que bien que le programme du CPI(ML) affirme que l’Etat démocratique populaire « garantirait un statut égal aux femmes », le parti n’a pas ressenti le besoin de forger des organisations distinctes de femmes. Les femmes ont activement participé dans les luttes paysannes qui se sont répandues à travers le Telengana et le centre du Bihar ainsi que dans les brigades de Srikakulam, éprouvant d’immenses difficultés, tombant sous les balles de la police pour une cause: la révolution de nouvelle démocratie.

Dans les années ’80, la conscience de mouvements régionaux ont poussé les partis ML à réfléchir intensément aux stratégies concernant les castes, le genre et la question de la nationalité. Des femmes favorables à une des factions ML, le groupe Chandra Pulla Reddy qui est plus tard devenu le parti Janashakti, ont lancé la première organisation de femmes à tendance ML dans les années ’70 – la Progressive Organisation of Women (POW). Dans les années ’80, dans le Bihar, le groupe Party Unity du CPI(ML) qui travaillait principalement parmi les paysans disposait du Mazdoor Kisan Sangram Samiti et du Nari Mukti Sangram Samiti. Le MCC a lancé une organisation pour les femmes appelée Nari Mukti Sangh qui est toujours active, principalement parmi les femmes tribales du Jharkhand. Plusieurs organisation de femmes ayant des sympathies à l’égard du CPI(ML)(PW) furent également créées dans de nombreux centres urbains de l’Andhra Pradesh (AP) entre 1985 et 1995.

Un magazine pour les femmes en télougou intitulé Mahila Margam fut lancé en 1989 en Andhra Pradesh par des femmes ayant une idéologie révolutionnaire. Cela fait maintenant près de trois décennies qu’il existe. En 1995, le CPI(ML)(PW) a constitué des Viplav Mahila Sangham (VMS) dans les villages des régions où la lutte armée paysanne se déroulait. Dans les régions tribales de l’Andhra Pradesh, on les appelait les Adivasi Viplav Mahila Sangham. En Andhra Pradesh, la POW a organisé les ouvrières du bidi dans le Karimnagar, le Nizamabad et d’autres districts. Le VMS a embrassé la lutte agraire ainsi que les luttes contre les formes féodales de coercition sexuelle et ouvrière qui étaient fréquentes dans la région. Travaillant avec le Rythu Coolie Sangam (RCS – Peasant Workers Association), ils ont occupé d’énormes étendues de terre détenue illégalement par les propriétaires fonciers et y ont placé des drapeaux rouges pour se les approprier:

La RCS et le VMS ont pris la décision que lorsque l’on s’empare de terres et qu’elles sont distribuées, les femmes doivent également recevoir des titres fonciers de manière indépendante. Ceci est mis en place partout où le mouvement paysan est en mesure de donner des titres fonciers (Ghandy 2011: 217)

En 1980, le CPI(ML)(PW) a envoyé ses premières brigades dans les forêts du centre de l’Inde, une région appelée le Dandakaranya, et a commencé à y créer des organisations paysannes. Vu que de nombreuses femmes tribales travaillent dans l’agriculture et dans la collecte de feuille de tendu, elles se sont aussi impliquées dans ces luttes pour l’augmentation de leurs salaires et un retour de la terre au laboureur. En 1986, l’Adivasi Mahila Sanghatan (AMS) fut créé, et en 1991, il fut renommé Krantikari Adivasi Mahila Sangathan (KAMS) après s’être consolidé au niveau de la division dans le Gadchiroli.

Document du KAMS

Un compte-rendu de son histoire a été publié en télougou et également traduit en anglais, mais n’a pas encore été publié. Sur base de ce document, il devient évident qu’il s’agit d’une énorme organisation de femmes. Tout comme elle identifie les questions de classes, elle est également intensément consciente de la manière avec laquelle patriarcat affecte cette société, bien qu’elle déplore ne pas toujours pouvoir combattre ce type de patriarcat. Ce document affirme que les Adivasis se sont emparés de 50.000 acres de terres forestières pour les labourer. Les femmes ont joué un rôle clé, « plus capital dans cette lutte que les hommes » (Kurpu 2010: 23). Il retrace l’histoire de la migration des propriétaires fonciers de castes supérieures du district du West Godavari (Andhra Pradesh), de l’Uttar Pradesh et du Bihar vers les régions du Bastar, de leurs mariages à des femmes adivasis pour obtenir la terre et où l’exploitation sexuelle des femmes était répandue. La présence du KAMS et des brigades naxalites ont bloqué cette pratique. En plus de l’exploitation sexuelle par des « étrangers », l’auteur du KAMS décrit le « patriarcat interne » de la société tribale gond avec les mariages forcés, la polygamie, le kanyasulkam ou prix de la mariée, etc. Au niveau économique, les filles ne peuvent pas hériter de la terre. Elles ne sont pas autorisées à semer des graines ni à pénétrer dans le silo à céréales. Elles ne peuvent pas battre le grain. Les superstitions à propos des menstruations obligent les femmes à s’asseoir à l’extérieur de la maison ou dans des huttes où on leur amène leur nourriture.

Dans le Gadchiroli, les femmes mariées étaient contraintes d’arrêter de porter des chemisiers. Le KAMS a déclenché une campagne takkelladu lon hodiya (laissez les filles entrer dans les silos à céréales) (Kurpu 2010:32). Ils ont également tenté de brûler les korma lon (les huttes pour les femmes réglées) mais cela ne fut pas bien perçu par la société tribale. Les militants du KAMS ont senti qu’ils devaient d’abord mieux faire comprendre les choses à la population avant de prendre de telles décisions.

Étant donné qu’il y a de nombreux types de pratiques pour les mariages entre Gonds, le KAMS a décidé d’encourage l’un d’entre eux appelé le lon hodiya (entrée dans la maison). Dans cette coutume, si une fille apprécie un homme, elle est censée pénétrer dans sa maison et commencer à vivre avec sa famille. Ensuite, les parents se parlent entre eux et leur mariage est fixé. Au cours d’une assemblée publique le 8 mars dans un village, les militants du KAMS en encouragé une déclaration d’amour ouverte en demandant aux couples qui souhaitaient se marier de s’avancer en se donnant la main. Le KAMS intervient également dans les cas de mariages forcés, de violence domestique, de chasse aux sorcières et de divorce, tenant des « tribunaux populaires » pour discuter ouvertement de ces questions et prendre des décisions collectives, mettant le « personnel dans le politique ».

Une des institutions importantes de la société Gond est le gotul. Il s’agit d’un centre destiné aux jeunes hommes pour qu’ils apprennent les savoirs traditionnels, à se détendre après une dure journée de travail, à interagir, à chanter, à danser et à s’amuser. C’est également un endroit où les filles et les garçons cherchent des partenaires. Le sexe avant le mariage n’est pas méprisé, et même si un garçon ou une fille ne souhaite pas épouser celui et celle avec laquelle ou lequel il a eu des rapports sexuels, il/elle est encouragé à trouver un autre partenaire. Toutefois, le document du KAMS estime qu’à l’heure actuelle, le gotul est devenu un endroit où les jeunes hommes sont dominants, décidant qui fera l’amour avec qui, ne prenant pas en charge la fille qui serait tombée enceinte et demandant aux filles de faire les tâches telles que le ramassage du bois pour le feu, etc. Le KAMS souhaite transformer le gotul davantage en un endroit où l’apprentissage est encouragé, aux côtés de la discussion et de la prise de décision, et où le centre d’attention est l’égalité des sexes. De nombreuses femmes ont exigé que les gotuls soient fermés parce qu’elles y sont contraintes de danser et d’avoir des rapports sexuels (Kurpu 2010: 36)

Les dirigeants du KAMS ressentent fortement qu’ils doivent lutter contre le patriarcat interne de la société tribale, sur des questions telles que l’héritage des terres et les pratiques agricoles. Dans les régions où, prétendent-ils, les janatana sarkars (gouvernements populaires) dirigent, et où les femmes se sont vues attribuer des postes à haute responsabilité, le KAMS a encouragé les femmes gonds à semer, allant à l’encontre des superstitions de leur communauté. Le document affirme que par bonheur, la météo fut avec eux et qu’il y eut une récolte exceptionnelle!

Le KAMS aborde également des questions politiques telles que l’attaque de l’Irak par les Etats-Unis, les atrocités de l’armée au Cachemire, la commémoration le 6 décembre de la Journée anti-communalisme hindou, la marche aux flambeaux et la mise à feu d’effigies des ministres lorsque Thangjam Manorama a été violée et tué dans le Manipur, etc. Depuis 1996, ils publient deux magazines: Poru Mahila en télougou et Sangharshrat Mahila en hindi, et ont déclaré qu’ils devraient publier davantage en koya, la langue des Gonds. C’est dans ce contexte qu’on peut voir comment la Salwa Judum a pris les dirigeantes pour cible, étant donné que les anciennes forces féodales parmi les populations tribales ne veulent pas de ces changements et se sont alignées avec l’État pour déclencher les formes les plus haineuses de répression dans le Chhattisgarh.

Il ne fait aucun doute qu’un mouvement perçu comme « terroriste » par l’État indien ferait face à une sévère répression. La majeure partie de la littérature des maoïstes est basée sur les vies de ces femmes qui sont mortes en martyrs pour la cause. La préface d’une brochure intitulée Women Martyrs of the Indian Revolution, salue le sacrifices de Panchadi Nirmala, Snehlata, Padma, Rajitha, Aruna et d’autres.

Note de la conférence

Il se pose de nombreuses questions dans le contexte d’insurrection armée et de l’engagement des femmes en ce qui concerne leur pouvoir dans ces mouvements. Est-ce que sont principalement des groupes d’hommes qui « utilisent » le pouvoir des femmes dans cette lutte violente pour atteindre leurs propres fins? S’il fallait appliquer cette question au mouvement naxalite, on peut trouver des preuves suffisantes dans la littérature accessible dans les médias pour dire que, dans l’ensemble, les femmes traversent un processus de prise de conscience leur permettant généralement de comprendre ce qu’elles font et pourquoi elles luttent.

Un court reportage de deux militants urbains, Latha et Sujata, qui avaient assisté à la conférence du KAMS en 1991, y ont observé que 40 délégués représentants 1000 unités villageoises étaient venus à cette conférence. Les femmes tribales étaient impliquées dans tous les aspects de travail volontaire tel que l’abattage des arbres et la fabrication de bancs, le nivellement des sols, etc. Il y avait beaucoup de danse et de chant, parfois tout au long de la nuit. Les observateurs ont senti que les brigades naxalites avaient un rôle majeure dans le lancement des groupes de femmes. Quand elles parlaient à la conférence, elle semblaient généralement commencer leurs récits par « La brigade est venue dans notre village, et ensuite… »

Au départ, les membres masculins des brigades prenaient pour acquis le fait que les femmes adivasis allaient cuisiner pour eux et participeraient avec les hommes dans les luttes pour la tendu patta. Mais il y avait des femmes révolutionnaires communistes dans les brigades et elles ont commencé à rencontre les femmes gonds séparément pour former une organisation de femmes. Bien qu’au début, les hommes se soient sentis menacés par des organisations distinctes de femmes, le compte-rendu de la conférence observe que « elles sont petit à petit parvenues à éradiquer les attitudes patriarcales répandues chez leurs propres hommes » (Latha et Sujata 1991:7) Ce sont les femmes adivasis qui ont défié le patriarcat protecteur des premières brigades et se sont battues pour les rejoindre comme pour dire que si elle pouvaient tirer une flèche, elles pouvaient également brandir un pistolet.

Documents du parti

Le document séminal esquissant la façon dans le parti maoïste comprend ces questions est intitulé « Our Approach to the Women’s Question ». Bhattacharyya utilise les documents du CPI(ML)(PW)/Maoist pour examiner l’attitude de ce parti à l’égard de la question des femmes et du patriarcat tels que « The approach of our party in building a revolutionary women’s movement » (Bhattacharyya 2016: 308). La circulaire de 2001 « Fight against Patriarchal Thinking within the Party and Promote Proletarian Culture » montre clairement que le parti maoïste reconnait l’existence du patriarcat en son sein.

Selon le compte-rendu du neuvième congrès organisé en 2007, le parti maoïste reconnaissait que la prédominance du patriarcat était un de ses défauts et a décidé de résoudre ce problème. Une question qui était parfois posée était de savoir si les femmes pouvaient atteindre des positions de dirigeantes dans le parti maoïste. On a pu lire que deux femmes, la défunte Anuradha Ghandy et une prisonnière politique récemment libérée Sheela Didi, une femme adivasi, étaient membres du comité central, tandis que des femmes sont présentes dans un certain nombre de comités d’état et de comités de division. Il y a trente pourcent de femmes dans la People’s Liberation Guerrilla, et il y a des formations militaires telles que des brigades et des pelotons qui sont exclusivement créés et dirigés par des femmes. Des prisonnières politiques récemment libérées qui occupaient d’importantes positions dans le parti avant leur arrestation ont, dans des interviews, partagé avec moi leurs expériences démontrant leurs difficultés à diriger des hommes et tous les comités d’hommes dans certaines régions. D’autres, comme Nishita, avouent qu’elles ont travaillé avec « d’excellents camarades dont on peut dire qu’ils sont les meilleurs être humains sur terre en ce qui concerne les femmes ».

Dans son livre, Srila Roy (2012) parle de la glorification de l’héroïsme du mouvement naxalite dans les mémoires des femmes, qui perçoivent le sacrifice comme la plus grande vertu. Dans cette veine, je me souviens d’une conversation avec une militante, qui était une magnifique dirigeante de masse, qui détestait les travaux ménagers et tout ce qui était féminin et avait rejoint le mouvement dans sa jeunesse parce que cela lui permettait une interversion des rôles homme/femme. Mais les circonstances l’ont poussé dans la clandestinité où elle a dû vivre en utilisant une couverture de  « femme ordinaire » pour éviter tout soupçon, contrainte de faire un retour en arrière sur la question des sexes.

Bhattacharyya mentionne également une circulaire de 1999 qui affirme « expulsons de notre parti les tendances étrangères de classes quant au sexe, au mariage et à la famille! » Il la qualifie de « unique » et « très précieuse » parce que ce sont des zones à propos desquelles les groupes et les partis politiques préfèrent garder le silence, ou pour lesquelles ils suivent les traditions dominantes (Bhattacharyya 2016: 308). Qu’une circulaire soit écrite pour encourager les femmes à se rebeller contre la domination de leurs partenaires et dirigeants masculins s’ils suivent de mauvaises tendances; qu’une circulaire s’en prenne aux hommes qui rabaissent les femmes et critique les femmes qui se discréditent elles-mêmes; qu’elle mette au point des normes pour le mariage, le divorce et le re-mariage, est vraiment inhabituel. En grande partie destinée à ceux qui sont impliqués dans la guérilla, pour qui la discipline et la concentration est un mode de vie; la circulaire interdit le sexe avant et hors mariage; elle encourage les mariages choisis lorsque les membres expérimentés et dirigeants du groupe en sont informés; et averti contre la jalousie des militants à l’égard de leurs partenaires féminines. Elle reconnait également que les rapports en interne et temporaires sont anarchiques, entrainant de la confusion et des troubles émotionnels auxquels la vie disciplinée des révolutionnaires ne peut pas s’adapter. L’année dernière, une section d’étudiants de la Jawaharlal Nehru University, New Delhi, qui travaillait dans une organisation favorable à la politique maoïste, s’est détachée de ce groupe critiquant les dirigeants du RDF qui souscrivaient à l’idéologie maoïste en raison de leurs opinions patriarcales féodales.

Par conséquent, la circulaire mentionnée ci-dessus et les normes qu’elle prescrit ont subi la critique d’une section de jeunes radicaux. De même, le parti maoïste et les organisations maoïstes qui lui sont proches ont fait campagne contre la consommation d’alcool de la population rurale, faisant de l’abstinence une norme pour ses militants. A nouveau, ceci est matière à discussion dans les zones urbaines ou parmi les étudiants en ville, où il est de plus en plus fréquent que les jeunes femmes et hommes boivent, fument et vivent ensemble. Cependant, la question se pose de savoir si les normes qui règnent dans les métropoles peuvent être utilisées pour être généralisées pour les questions de morale et d’éthique dans les zones rurales. De la même manière, les normes qui valent dans les régions tribales ne tiennent pas dans la société rurale traditionnelle. Une militante et ancienne prisonnière politique B Anuradha donne son opinion en disant « L’idéologie marxiste accorde la plus grande importance à l’analyse concrète avant la généralisation, et les deux concepts entretiennent un rapport dialectique » (2).

Les mouvements des femmes urbaines

Le mouvement naxalite, et le marxisme-léninisme-maoïsme, l’idéologie qui le guide, a eu un considérable impact sur la population de l’Inde et à l’étranger. En Inde, de nombreuses femmes urbaines motivées par cette idéologie étaient devenues activistes. Elles ont pu travailler parmi la classe ouvrière, les étudiants, les syndicats de col blancs ou les groupes pour les libertés civiques ainsi que dans les organisations de femmes. Beaucoup de ces organisations de femmes n’étaient liées de manière organique à aucune faction naxalite ni au parti maoïste, mais certaines de ses membres étaient favorables à cette idéologie. Ces groupes de femmes ont embrassé de nombreuses luttes se rapportant aux questions du viol et du harcèlement sexuel, de la violence domestique, des attaques à l’acide, des avortements sélectifs, de l’Hindutva et des femmes, de la marchandisation des femmes dans les défilés de mode, de la mondialisation ainsi qu’aux questions des travailleuses dans les zones économiques spéciales. Elle se sont aussi intéressées à la répression de l’État contre les femmes tribales comme celle menée par la Salwa Judum dans le Chhattisgarh ou la Sendra dans le Jharkhand, aux femmes prisonnières politiques, aux femmes abattues dans des combats factices, etc.

Les questions de l’expropriation dans le modèle actuel de développement dans le Chhattisgarh, l’Odisha et au Bengale occidental comme à Nandigram, Singur et Lalgarh et la répression de ces mouvements étaient également abordées. Croyant en l’unité de toutes les organisations de femmes, ces groupes travaillaient avec le Autonomous Women’s Movement, accueillant une de ses conférences à Tirupati en 1991. Les militantes prenaient part au mouvement culturel avec des sketches, des chansons et des danses basées sur des formes folkloriques. Elles avaient enregistré ces chansons populaires écrites et exécutées par des femmes sur des CD et des cassettes. Des magazines féminins avaient été publiés, vendus dans des bureaux, des universités et des habitats communautaires, amenant le discours de la libération des femmes parmi les femmes ordinaires des petites villes en leur donnant un espace pour leurs propres opinions. Des écrivains, des poètes et des militants culturels des deux sexes prenant part à la politique révolutionnaire avaient eu des séminaires et des débats sur les questions des femmes. Un de ces séminaires s’est tenu à Patna en 1992, organisé par la All India League of Revolutionary Culture. Lors de celui-ci a eu lieu une discussion houleuse pour et contre le féminisme dans un contexte de politique révolutionnaire. Cela  a enrichi la compréhension des militants. Une lutte entre la mentalité patriarcale, basée sur une morale de classe moyenne, et la perspective révolutionnaire aiguisée par un axe féministe a eu lieu durant ce séminaire auquel j’étais moi-même présente. Cependant, au cours de la dernière décennie, il y a eu un déclin brutal de ce type de mouvement de femmes urbaines qui avaient proliféré dans les années ’90, probablement en raison de la répression massive des naxalites, des marxistes, des dalits ainsi que des espaces démocratiques. Dans les régions urbaines, certaines militantes se sont senties entravées par une attitude patriarcale parmi les militants, tout particulièrement ceux de l’ancienne génération. Ils disaient aux femmes que le féminisme était une idéologie qui divisait la classe ouvrière, et devait donc être évitée. Plutôt que de voir le féminisme comme un axe anti-patriarcal aiguisant la question des sexes au sein de tendances philosophiques plus larges comme le libéralisme, le marxisme, la pensée de Gandhi ou d’Ambedkar, certains militants avaient tendance à considérer le féminisme et le marxisme comme étant incompatibles. Le mouvement maoïste indien semble être dans le déni des problèmes concernant les questions des homosexuels, telles que les rapports entre personnes du même sexe, les trans-genres ou les personnes inter-sexes. En se rendant sur internet, on peut voir que le Communist Party of Philippines (Maoist) a organisé des mariages entre certains membres homosexuels de leurs brigades, et des chercheurs ont travaillé sur la manière dont ce parti a fait face à cette question de l’homosexualité, mais il semble ne pas y avoir de discours sur ce sujet dans le mouvement maoïste en Inde.

Conclusions

Au cours des années ayant suivi Naxalbari, les femmes ont contribué de manière significative à la croissance de ce mouvement, se libérant d’une grande partie des entraves qui lient les femmes dans la société indienne. Selon les termes d’une initiée, Nishita:

En tant que camarade féminine, je peux avec confiance dire que dans le parti et dans l’armée, les femmes ont fait de rapides et véritables progrès, obtenant leur place légitime dans la révolution en tant que dirigeantes de tout le parti et du peuple… Les camarades féminines ne dépendent pas des camarades masculins ni ne se tournent vers eux pour prendre des décisions. Elle font partie du processus de prise de décision. C’est leur révolution, c’est leur parti qu’elles ont construit et qu’elles défendront, préserveront, dirigeront et perpétueront.

En raison de mes lectures, de mes observations et des diverses conversations que j’ai eues avec des militantes au cours des ans, j’aurais tendance à conclure qu’il y a eu un changement radical dans l’approche à l’égard de la participation des femmes dans le mouvement naxalite, tant dans la compréhension que dans la pratique. Premièrement, contrairement aux femmes dans les organisations non-gouvernementales, ou même certaines organisations de femmes Dalits, le mouvement maoïste a toujours souligné le lien entre le patriarcat et la classe. Sans lutte de classes et renversement de la classe dirigeante, le patriarcat ne peut pas être contesté parce que chaque type de société de classe perpétue le patriarcat sous différentes formes. Dans la plupart des partis parlementaires, y compris le Communist Party of India et le Communist Party of India (Marxist), la section féminine n’est qu’une organisation parmi d’autres qui mobilisera les femmes sur des questions politiques, juste comme le font les syndicats, les organisations d’étudiants, les organisations de paysans. Mais, sur base de mes interviews avec Hisila Yami du Communist Party of Nepal (Maoist-Centre), avec des militantes philippines et l’indienne Anuradha Ghandy, j’ai réalisé que ces partis voient les femmes comme la moitié de la lutte. En d’autres termes, elles constituent (ou devraient constituer) la moitié du parti, la moitié des formations militaires, la moitié des organisations d’étudiants, de paysans et de travailleurs et la moitié des structures de pouvoir alternatives telles que le Janata Sarkar, etc. pour  jouer un rôle principal dans toutes ces sphères.

Un autre changement dans la compréhension est semblable à celui concernant la caste: que la caste et les sexes font partie tant de la base que de la superstructure. Les femmes n’obtiendront pas l’égalité de manière automatique après la révolution, mais devrons se battre concrètement contre les pratiques culturelles, sociales et économiques qui les discriminent au cours de la lutte. C’est la raison pour laquelle il est encourageant de voir les femmes Adivasis du centre de l’Inde et du Jharkhand défier avec audace leur propres normes patriarcales. L’acte même de rejoindre une organisation qui conteste tout le système et veut le secouer par les racines est un acte anti-patriarcal, car chaque militante d’un tel mouvement sait les sacrifices qu’elle doit effectuer et le danger que cela implique. Comme l’écrit Nishita, « Le combat contre le patriarcat est, en substance, une lutte de classe ». Attraper le taureau par les cornes, c’est ce que les femmes dans le mouvement maoïste tentent de faire.


(1) Bandyopadhyay (2008) a été publiée dans EPW. C’est probablement la première fois qu’une femme activiste a parlé ouvertement et a publié ses expériences du patriarcat dans le mouvement naxalite au Bengale occidental dans les années ’70. Je suis récemment tombée sur une lettre ouverte à Bandyopadhyay écrite par une autre activiste, se donnant le nom de Nishita. La lettre a été écrite en 2008. Il se peut qu’elle l’ai envoyée à EPW mais qu’elle ne fut pas publiée. Elle passe la situation en revue, se situant elle-même dans le mouvement naxalite de la première décennie du 21ème siècle, probablement en Andhra Pradesh ou dans le Dandakaranya.

(2) Interview personnel, 2017.