Le mouvement naxalite n’a pas autant tué que ne l’ont fait les partis bourgeois

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Varavara Rao Varavara Rao

Interview avec Varavara Rao – sympathisant naxalite et poète reconnu, Varavara Rao a donné une conférence à Mumbai au début du mois d’octobre 2017, abordant les succès et les échecs du mouvement vieux de cinquante ans.

En un demi-siècle, les rêves portés par le mouvement naxalite à sa naissance se sont-ils réalisés?

Non, ils ne se sont pas réalisés. Mais il a grandement progressé après l’échec initial. Naxalbari est le nom d’un village, mais il en est venu à représenter le village de tout le monde. Le mot fait maintenant partie de notre vocabulaire. L’autorité proclamés par les tribaux de Naxalbari et de Khari Bari s’est répandue tel un feu de prairie. Ils ont affirmé leur droit à la terre. Cette proclamation fait aujourd’hui partie de la pensée politique alternative.

Le mouvement fut à l’origine un rejet de la politique parlementaire, proposant à la place une politique centrée sur la peuple. Aujourd’hui, ce mouvement a constitué des zones de base dans les régions forestières dans les régions orientales et centrales du pays. Ayant saisis leurs terres aux propriétaires fonciers et les ayant protégé de leurs hommes de mains et de la police, ils ont formé des coopératives. Dans le Bastar, cette politique alternative est exercée sous la forme de Janatana Sarkars, un front uni d’Adivasis, de Dalits et de petits agriculteurs depuis treize ans. Il s’agit d’un gouvernement unique en son genre, fonctionnant sans aucune aide de la Banque Mondiale. Il a été en mesure de mettre un terme à l’expansion des multinationales et des grosses entreprises dans les forêts. On ne retrouve aucun autre exemple dans l’histoire du monde d’une telle lutte de classe armée prolongée.

Mais le mouvement est resté confiné dans les forêts.

C’est parce qu’aujourd’hui, les intérêts du capital se trouvent dans la ceinture forestière, là où la force de travail est peu onéreuse. La forêt du Bastar a elle seule contient 28 sortes de minéraux. Quand le capital entre et se concentre dans ces régions, il se retrouve confronté à une résistance, ce qui déclenche alors la répression. La lutte s’y est par conséquent déplacée.

Les gens ont-ils le choix? Qu’en est-il des assassinats indiscriminés de prétendus informateurs de la police, de la coercition?

S’ils exerçaient des pressions et abattaient les gens indistinctement, ils n’auraient pas été en mesure de maintenir le mouvement pendant si longtemps. Les maoïstes se déplacent parmi les Adivasis. Cela leur a pris tellement de temps de convaincre les Adivasis d’abandonner certaines de leurs pratiques. S’il y avait eu de la coercition, pourquoi cela leur aurait-il pris autant de temps?

Lorsque le mouvement a débuté, selon l’adage, les Dalits et les Adivasis étaient comme de la poussière sous les pieds. Les naxalites ont transformé l’expression: « La poussière sous vos pieds vous frappe maintenant dans l’oeil ». Cela peut-il être issu de la coercition?

Qu’en est-il des allégations selon lesquelles les femmes sont utilisées comme esclaves sexuelles?

Tout cela n’est que de la propagande de la police. Dans le Bastar, plus de 50 pourcent des maoïstes sont des femmes. Le Dandakaranya Mahila Sangh est composé de plus de cent mille femmes. Elles font partie de la milice, des branches culturelles. Seraient-elles si nombreuses si elles étaient traitées comme des esclaves? En Andhra Pradesh, très tôt, une des plus grandes victoires fut l’arrêt de la pratique selon laquelle les propriétaires fonciers avait la primauté sur une fille dès qu’elle avait atteint la puberté et lors de sa nuit de noces.

Mais à quel prix? Il y a aussi des mouvements populaires non-violents, tels que le Narmada Bachao Andolan. 

Mais qu’ont-ils accompli? Le barrage a été construit et le Premier ministre l’a récemment dédié à la « nation ». Cinquante années de mouvement naxalite n’ont pas tué autant de gens que ne l’ont fait les partis bourgeois. L’action policière sous Nehru dans le Telengana et à Hyderabad contre les communistes et les « razakars »; l’opération Blue Star d’Indira Gandhi et ses conséquences, le massacre des sicks en 1984 sous Rajiv Gandhi et les émeutes après la démolition de la Babri Masjid sous Narashimha Rao, Gujarat 2002 sous Narendra Modi, et la vallée du Cachemire durant toutes ces années, … Et puis il y a aussi les désastres d’origine humaine tels que la catastrophe de Bhopal, les inondations et la violence structurelle du système.

La première génération de naxalites incluait des jeunes idéalistes qui ont tout abandonné pour rejoindre le mouvement. Cela arrive-t-il encore aujourd’hui?

Oui, de nombreux jeunes qui se sont battus pour la scission du Telengana ont rejoint les maoïstes. Le plus célèbre est Vivek, considéré comme un jeune prodige. Il a abandonné ses études de droit pour aller dans la forêt. Il fut abattu lors d’un combat en 2015 alors qu’il n’avait que 19 ans. En fait, c’est cela la plus grande crainte de l’Etat. Les chefs de police de quatre états ont récemment décidé de travailler conjointement pour s’attaquer au recrutement dans le mouvement.

Votre principe de « boycott des élections » a totalement échoué. Les élections continuent à être perçues comme la plus belle preuve de notre démocratie. 

C’est la conscience qui importe, pas les chiffres. Récemment, le pourcentage des votes au Cachemire n’était que de 6 pourcent, et l’icône Irom Sharmila n’a obtenu que 72 votes. Néanmoins, au Chhattisgarh, les gens votent davantage et le BJP continue à gagner. Mais même ceux qui votent n’attendent pas des élections qu’elles règlent leurs problèmes fondamentaux. Mais nous devons admettre que les gens ne sont pas encore désabusés par la démocratie parlementaire.

Mais malgré qu’il obtienne les votes des Adivasis et qu’il injecte de l’argent dans les régions tribales, et malgré les protections offertes aux Adivasis en vertu de la Constitution, l’Etat ne leur permet pas la véritable démocratie, c’est-à-dire le contrôle de leur « jal, jangal, zameen » (eau, forêts et terres).

Echecs?

Un premier échec fut de ne voir les Dalits que comme de simples travailleurs agricoles, ignorant leur caste tout en combattant l’intouchabilité sur le terrain. Une de nos graves erreurs est notre incapacité à travailler parmi les musulmans. Les musulmans furent parmi les fondateurs du Parti Communiste. Mais aujourd’hui, alors que le besoin est énorme, ils ne sont nulle part dans le mouvement. C’est dû aux espaces séparés dans lesquels nous vivons et à l’emprise des dirigeants religieux qui projettent l’islam comme unique solution contre le capitalisme et le communisme. Je me demande parfois si un jour, nous serons capables de faire une percée dans les ghettos musulmans de la même façon que nous l’avons fait dans les régions Adivasis.