Série sur le Bastar – Partie 2 – La consolidation d’un mouvement?

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En 2014, Gautam Navlakha, journaliste et militants pour les droits de l’homme, a publié une série de quatre articles sur les conditions de vie, les luttes, la résistance et la répression dans le Bastar. Le Bastar est une région tribale du Chhattisgarh où le PCI(maoïste) est entré en 1980 pour y créer un puissant mouvement qualifié aujourd’hui par New Delhi de “plus grande menace pour la sécurité intérieure de l’Inde”. Les quatre essais de Gautam Navlakha étant plus que jamais d’actualité, nous vous en proposons aujourd’hui une traduction en français. Notez qu’aujourd’hui, les maoïstes occupent toujours le Bastar et que la répression s’y intensifie de jour en jour, visant tant les guérilleros que leurs sympathisants et les autochtones.


Y a-t-il des signes d’une consolidation du PCI(maoïste) depuis le revers désastreux subi en 2009-2012?

I

Un officier de police a déclaré à un correspondant du Asian Age (22 mars 2014) que les prisonniers du camp de la Salwa Judum rentraient chez eux, après avoir établi des contacts avec leurs villages et avoir conclu des accords pour rentrer à la maison. Il se plaint “Ils parlent maintenant la langue des Naxals”. Mais pourquoi les maoïstes arrêteraient-ils les détenus du camp, alors même qu’ils ont laissé partir les voyous de la Salwa Judum, ceux qui se sont rétractés et ont expiés pour leurs crimes? Si en mentionnant les détenus du camp de la Salwa Judum, il mentionnait les voyous qui gardaient et exploitaient les familles paysannes adivasis, alors, il y a d’impérieuses raisons de demander aux amis et parents qu’ils les aident à rentrer. Que les villageois cherchant à rentrer gagnent la confiance des membres du Janatam Sarkar n’est que naturel, parce qu’ils sont présents sur le terrain et gèrent une administration parallèle. Si leur présence avait été plus faible qu’avant, il y aurait eu moins d’inquiétude à propos de la nécessité de les informer. Mais la référence au langage naxal est révélateur. Qu’est ce que le “langage naxal”? Ce n’est pas une écriture, une grammaire ni une sonorité différente. C’est à leur vocabulaire politique qu’il est fait référence. N’est-ce pas le langage exhortant la population à mettre un terme à l’exploitation et à l’oppression afin de construire une nouvelle Inde? Donc, ce sur quoi l’officier de police anonyme voulait probablement attirer l’attention, c’est que ceux qui rentrent s’identifient à la cause dont le PCI(maoïste) est le fer de lance. Il va sans dire que ce sera un amplificateur moral pour les maoïstes assiégés. Mais il y a aussi d’autres indices, pour ainsi dire, qui indiquent une consolidation. Cela se reflète dans le virage récent vers une utilisation accrue des IED dans les régions situées au-delà des bases de guérilla. Considérons le fait établi.

Commençons par examiner la collecte de feuilles de tendu de cette saison dans le Chhattisgarh. Cet état représente la meilleure qualité de feuilles de tendu et 20 pourcent de la production du pays. La saison de la collecte dure de la troisième semaine d’avril jusqu’à la dernière semaine du mois de mai. Elle commence plus tôt dans le sud du Chhattisgarh. L’approvisionnement de feuilles de tendu est approximativement de 1,64 millions de sacs standards. Chaque sac standard dans le Chhattisgarh contient 1000 bottes de 50 feuilles chacune. Le prix est de 1200 roupies par sac. 1,3 million de familles participent à cette collecte. Le payement des salaires en liquide durant la saison de la cueillette constitue la source principale d’argent de la paysannerie adivasis pour tenir le coup durant la période de vaches maigres.

Aujourd’hui, la collecte des feuilles et le payement des salaires aux « cueilleurs », qui sont pour la plupart des ouvrières, sont gérés par la Primary Cooperative Society développée par l’Etat et fondée sous les auspices de la State Minor Forest Produce Corporation. Mais cette année, à la deuxième semaine du mois de mai, les 900 Primary Forest Produce Cooperative Societies n’avait collecté que 350.000 sacs standards. Cela représente environ 15% de la collecte annuelle. Dans la Sukma Forest Division, seuls 10.000 sacs furent collectés, contre une collecte annuelle moyenne de 75.000 sacs standards. Le gouvernement de l’état a interdit “la collecte illégale et le transport de feuilles de tendu en dehors de l’état” sous la justification que cela cause une perte de recettes fiscales pour le budget de l’état et prive les travailleurs de leurs primes (Economic Times, 13 mai 2014). Mais les Societies ont suspendu la collecte de leurs cueilleurs car elles n’avaient pas d’acheteurs. De plus, en 2004, le gouvernement du Chhattisgarh a autorisé les fournisseurs à acheter les feuilles à l’avance plutôt que de les sortir des entrepôts. Il y a eu une réponse peu enthousiaste cette année, dit RK Das, du Business Standard (Tendu Leaf Collections in Chhattisgarh Forests, 14 mai 2014).

Si l’on retourne voir dans le rapport du PUDR de 2005-2006 sur le Bastar (When The State Declares War Against its own People. Voir Tableau 5 à la page 16; www.pudr.org), la bagarre entre le gouvernement et les rebelles sur leur vente au gouvernement ou aux fournisseurs/fabricants de beedi qui les achètent directement aux cueilleurs apparait clairement. En raison de l’émergence de l’organisation Dandakaranya Adivasi Kisan Mazdoor Sangathan (DAKMS), ils sont parvenus à négocier de meilleurs taux de rémunération. Ceux-ci sont préférables aux salaires inférieurs perçus en liquide lorsqu’ils les vendaient au gouvernement. Qu’est-ce que cela veut dire? Une des raisons de la mauvaise collecte du gouvernement semble être la ré-émergence d’une puissance de négociation organisée de la population active, qui est en grande partie féminine.

Leur auto-identification dans le parti et la confiance qu’ils placent en lui se fondent matériellement dans une longue lutte partagée. Le boycott de la collecte du gouvernement est un phénomène récurrent, le DAKMS étant le fer de lance de la lutte depuis la fin des années ’80 jusqu’en 2004-2005. Ce n’est que quand l’organisation s’est désordonnée à cause de la Salwa Judum et de l’intensification subséquente de la guerre que l’état est parvenu à imposer sa volonté aux tribaux. Mais la collecte semble une fois encore avoir subi un revers cette année.

Observons un autre facteur. En février 2014, le quartier général de la police d’état a refusé une proposition d’opération de 35-40 jours incluant 3000 soldats de la CRPF. L’objectif était de mener une opération à travers les “bases rouges”. Elle était aussi censée devancer la Tactical Counter Offensive Campaign des maoïstes au mois de mars. L’inspecteur général de la CRPF au Chhattisgarh a confié que les “meilleurs” soldats des bataillons de la CRPF avaient été sélectionnés. L’idée était d’envoyer vingt unités, chacune comprenant 150 soldats, pour couvrir les régions du Dantewada, du Bijapur, de Sukma et de l’Abhuj Madh (voir India Express, 16 mars 2014). Apparement, une lettre du commissaire de police du Bijapur à ces fonctionnaires supérieurs affirmait qu’il n’avait pas assez d’effectifs à accorder aux opérations. Très simplement, il n’avait pas d’effectifs pour sécuriser le périmètre pour la CRPF. Il s’est également plaint que ces “nouveaux effectifs” (des forces extérieures au gouvernement d’état) ouvraient le feu sans provocation. Il faisait référence aux incidents des mois de juin 2012 et mai 2013 au cours desquels respectivement 19 et 8 villageois, y compris des enfants, ont perdu la vie. Il laissait entendre qu’il craignait que de tels assassinats ne se reproduisent. Ce qu’il n’a pas dit, c’est que ce genre de meurtres de personnes non armées, dont des enfants, était la preuve que leur formation et leur image de “l’ennemi” était essentiellement celle d’un Adivasi. Le commissaire du Sukma reconnaissait candidement que “la population locale … se sent rejetée par nous. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous n’obtenons pas le type d’informations ne devrions obtenir” (Mail Today, 14 mars 201). La police de l’état sait qu’elle ne s’est pas ralliée la population locale.

Et pour la CRPF, assoiffée de vengeance pour augmenter le moral des soldats, la mission était très risquée. Elle poussait, entre autres choses, à prendre en charge la PLGA. Il y a quelques exemples, au cours de ces dernières années, où les soldats du gouvernement ont battu la PLGA. Ce sont leurs opérations de couverture qui ont causé le plus de dommages aux maoïstes.

Pensez à ceci. Ces dernières années, tout particulièrement entre 2009 et 2012, de leur propre aveu, ils ont subi des pertes,  des “effectifs subjectifs” furent décimées et une zone d’opération s’est faite étranglée. On ne peut pas cacher le mécontentement populaire.

Donc, l’incapacité à imposer les premières coopératives, lesquelles réhabilitent encore une autre arène où la bureaucratie forestière fut autrefois repoussée, montre que le contrôle sur la paysannerie adivasi s’est relâché. Le refus des cueilleurs de vendre les feuilles ou la suspension de la collecte par les coopératives, c’est-à-dire les autorités, démontrent que le mouvement est parvenu à rebondir pour déjouer les efforts du gouvernement pour les décimer. Les résultats électoraux des élections de 2014 sont significatifs. Ils suggèrent aussi une évolution positive pour les maoïstes. Là où ils exercent leur influence, leur campagne de boycott exhortait les gens à soit boycotter les élections, soit voter pour le NOTA (None Of The Above – vote blanc). L’immense utilisation du NOTA dans les “zones touchées par les naxalites”, signale le Times of India, signifie que les Naxals “incitaient” les électeurs à foncer. En conséquence, dans le Bastar, 38.772 bulletins NOTA; 24.488 dans le Gachiroli; 17.084 dans le district d’Adilabad. 32.384 personnes ont voté blanc dans le Rajnandgaon, où le mouvement Rowghat est puissant. L’utilisation du NOTA fut la plus élevée dans la circonscription électorale d’Aheri dans le Gadchiroli, avec 7544 (19 mai 2014). En d’autres termes, “l’ordre” maoïste sévi dans une assez grande partie du Dandakaranya (1).

II

Etant donné que la zone du Dandakaranya inclut le Gadchiroli, certains événements récents qui s’y sont déroulés sont significatifs. Bien sûr, c’est dans la circonscription électorale d’Aheri du Gadchiroli que le vote blanc fut le plus élevé avec 7544 votes blancs (Times of India, 19 mai 2014).

Le 11 mai, un IED a explosé vers 9h30 dans une zone située dans la plaine où la police faisait valoir qu’auparavant, “il n’y avait là aucune activité naxale” (12 mai 2014, Indian Express). Les soldats rentraient d’une opération dans la zone forestière de Pavimundra après y avoir passé trois jours, et circulaient dans des fourgons de la police. L’interdiction de voyager en bus n’avait pas été violée, avait-on dit, étant donné qu’il s’agissait d’une zone sûre/”assainie”. Ils ont été en mesure de frapper au sein d’une zone dominée par les forces du gouvernement.

Sept soldats, Deepak Ratan Vighave d’Ahmendnagar, Sunil Madayi de Chnadrapur, Rohan Damabare de Charmoshi dans le Gadhiroli, Sabhansh Kumre d’Etapalli dans le Gadchiroli, Tirupati Allam de Sirnacha dans le Gadchiroli, Lakshman Munde de Parbhani et Duryodhan Nagtode de Deasiganj dans le Gadchiroli sont morts et deux ont été grièvement blessés dans l’explosion. Le Times of India (12 mai 2014) a cité des “sources” qui auraient dit que “les maoïstes avaient peut-être retardé l’explosion en ayant vu un civil sur un vélo”. C’est dans ce laps de temps que les deux premiers véhicules étaient parvenus à traverser le site. Seul un couple de “rebelles” étaient impliqués.

Le Gadchiroli, comme d’autres districts, n’occupe aucune place dans les médias, si ce n’est lorsque quelque chose de dramatique a lieu. Mais cette explosion a attiré l’attention sur une autre facette de la guérilla lorsque le 10 mai 2014, Western Regional Committee du PCI(maoïste) a publié une déclaration adressée aux soldats contre lesquels ils se battaient [Murmuri ambush ko anjaam dene wale gurillaon ko lal salaam]. Entre autres choses, on y lit:

“Avec la propagation du mouvement révolutionnaire, les habitants de centaines de villages, des femmes et des hommes paysans tribaux ont été organisés par l’organisation populaire. Vous savez qu’ils sont vont propres parents. Nous, les Adivasis, avons lutté contre des générations d’exploitation et d’oppression. Nous avons lutté contre les chefs tribaux en milieu rural. Nous avons combattu la famille royale Aheri anti-populaire et son exploitation traditionnelle. Nous nous sommes battus pour une terre cultivable. Nous nous sommes battus pour une augmentation des salaires. C’est au travers de ces luttes que la population a obtenu de nombreux équipements. Pensez à tous les changements qui sont apparus ces 35 dernières années… Pourquoi avez-vous été recrutés dans l’effectif de commandos C-60? Pourquoi vous a-t-on donné des armes modernes? Pourquoi vous incite-t-on à attaquer votre propre peuple adivasi? … Pourquoi le simple terme de commando C-60 est-il détestable? Pourquoi les simples mots Motiram, Gangaram, Sidam, Rama Kudmethe, Sukku Vidip, Vinod Himachi, Koko NArate, Munna Thakur invitent-ils à la haine? Qu’est-ce qui vous transforme en ceci (tueur)? Vous êtes-vous jamais posé cette question?”

Dans cette déclaration, on lit également:

“les gens se battent de toutes leurs forces pour transformer leurs vies. Ils se battent pour leur évolution. Ils se battent pour protéger leur eau, leur forêt et leur terre. Vous avez rejoint l’effectif de commandos pour réprimer le mouvement. Pourquoi avez-vous pris les armes pour protéger les intérêts des personnes riches et les dirigeants rapaces? Pourquoi avez-vous mis l’uniforme ‘kaki’ pour dépouiller de leurs terres et de leurs biens les habitants de Surjagarh, Damkodi, etc.? Accepterez-vous que chaque tâche que vous effectuez soit dirigée contre les intérêts du peuple et au bénéfice des classes dirigeantes? … Vous offrez vos vies pour protéger les classes dirigeantes… Les pertes subies par votre famille seront-elles compensées par l’argent qui lui sera donné? …”

Les soldats C-60 font partie de l’énorme déploiement de troupes qui mènent la guerre contre les maoïstes. Tendre la main à ces soldats et leur rappeler leur éducation commune à celle des autres travailleurs fait partie de leur contre-propagande.

Beaucoup se demandent comment, étant donné que les maoïstes prétendent se battre pour les opprimés et les exploités, ils peuvent tuer des gens qui viennent des mêmes échelons de la société. Ceux-là même qu’ils sont censés émanciper.

Faisons une pause pour nous demander ce qui différencie un soldat du gouvernement d’un soldat rebelle. Dans le contexte indien, qu’est-ce qui pousse quelqu’un à rejoindre les forces armées de l’Etat? Il y a autant de facteurs d’attraction que de répulsion. Si le facteur de répulsion est le manque de création d’emploi dans les régions rurales ainsi qu’urbaines et/ou la non-disponibilité d’emplois, les facteurs d’attraction sont la croissance en pleine expansion de la création d’emploi dans les Armed Forces of the Union par rapport aux autres sections du gouvernement. Aujourd’hui, la majorité des travailleurs travaillent de longues heures, reçoivent de maigres salaires et avantages sociaux et se voient refuser le droit de créer des syndicats en raison de la nature à court terme de l’emploi contractuel qui fait office d’obstacle à leur combat pour leurs droits. Une étude du premier volume du Expenditure Budget du gouvernement indien au fil des ans révèle qu’alors que la création d’emploi est négligeable dans les différents départements du gouvernement, particulièrement dans le secteur social par exemple, la force combinée des Armed Forces of the Union de 2,3 million de membres constitue 45% de l’ensemble des employés du gouvernement central. L’armée est un secteur qui a été plus ou moins épargné par les problèmes de déficit budgétaire et de ciblage de l’inflation.

Mais quel que soit l’éclat donné à ces emplois, on ne peut pas nier qu’une telle création d’emploi censée renforcer le rôle répressif de l’armée n’est ni utile socialement ni une manière efficace d’utiliser les ressources humaines. En effet, la plupart de ceux qui deviennent de la chair à canon, pour ainsi dire, viennent de ces communautés les plus opprimées.

Régulièrement, les Armed Forces of the Union (AFU) réclament une hausse de leurs salaires et de leurs avantages sociaux. On ne peut pas reprocher aux soldats de réclamer davantage et de meilleurs équipements s’ils ne sont pas idéologiquement convaincus et se trouvent dans les Armed Forces of the Union faute d’une meilleure alternative. Dans ce cas, ils doivent tirer leur inspiration ailleurs. Rechercher de l’argent, des avantages, de meilleures conditions de « travail » ou des affectations régulières en temps de paix en compensation du temps passé dans les zones de guerre ne sont pas des exigences abusives. Il est évident que tous ceux qui ont un travail rémunéré ont tendance à en demander davantage. Récemment, lorsque le gouvernement de l’Union a annoncé qu’il repensait les quotas de LPG (2) et a réduit le nombre de bouteilles attribué à chaque famille à six, les AFU ont protesté et exigé d’être traité à égalité avec les soldats de l’armée pour recevoir du LPG subventionné. Leur argument était que “eux aussi, ils font la guerre”. Ensuite, il y a la revendication que chaque membre du personnel, même ceux combattant leur propre peuple, soit considéré comme un « shahid » (martyr) et reçoive les mêmes avantages que ceux obtenu par les soldats de l’armée lorsqu’ils sont mutilés ou qu’ils décèdent dans l’exercice de leur fonction. Cela leur fut accordé. Pour la première fois en 66 ans, un soldat ou un officier mort en combattant son propre peuple sera considéré comme un “martyr”. Le fait qu’un soldat ou un officier de l’armée indienne – réprimant une population qui en appelle à quelque chose d’éminemment démocratique et pacifique comme le droit à l’auto-détermination ou une population se battant pour sa terre, ses forêts et son gagne-pain contre un establishment capricieux déterminé à permettre aux conglomérats miniers étrangers et nationaux d’exploiter les richesses enfouies – se voit accorder un statut de “martyr” livre son propre récit du système injuste et de la manière avec laquelle ceux qui se battent pour leur auto-préservation sont réduits au statut de “non-individu”.

Ce n’est pas comme si les soldats qui font la guerre dans le pays ne recevaient rien. Mais les vociférations pour obtenir plus ne cessent jamais. L’investissement du gouvernement derrière chaque soldat C-60 est de 700.000 roupies (allocations totales pour chaque soldat de la part des gouvernements de l’état et de l’Union). Le fait que le personnel des forces armées rejoint l’armée pour son salaire, et un meilleur régime de rémunération est une revendication récurrente. Alors que les préoccupations factices sur la situation difficile du “soldat” lui permet de voir ses exigences satisfaites, si une revendication semblable était soulevée par n’importe quelle autre tranche de la population, elle serait damnée et sévèrement critiquée pour son irresponsabilité. Ainsi, les para-professeurs gagnant 3.000 roupies par mois depuis des années dans la plupart des régions de l’Inde n’osent pas faire entendre leur voix de crainte de non seulement subir des coups de bâtons, mais aussi de perdre leur emploi. En contraste, lorsque les soldats émettent une revendication, le gouvernement doit les accepter. Aucun gémissement ne sera émis contre cela. Et il n’y a aucune limite aux “malheurs” des membres du personnel de sécurité – ils se plaignent de façon routinière de la qualité de leur nourriture et des logements qui leur sont procurés. On entend également le refrain constant que ces soldats menant des guerres au nom de la “nation” perdent au change et/ou se démoralisent, ce qui est une manière d’exiger davantage de ressources en provenance du trésor. Mais alors, qu’est-ce qui motive ces soldats? Est-ce l’attrait de l’emploi et du régime de rémunération, ou est-ce service désintéressé à la nation?

Ceci contraste vivement avec la guérilla maoïste.

Un pamphlet pour une campagne de recrutement pour la People’s Liberation Guerrilla Army, constitue un appel aux femmes et aux hommes au chômage du Bastar à ne pas rejoindre les forces armées du gouvernement. Le tract dit que lorsque l’on rejoint la PLGA:

“vous ne recevez aucun salaire, mais de la nourriture, des vêtements, vos besoins personnels sont satisfaits et vos familles sont aidées par le Janatam Sarkar. Ce que vous gagnerez, c’est l’amour et l’affection de la population. De leur côté, ceux qui rejoignent les forces armées gouvernementales recevront un salaire et le droit de piller, de tuer et de violer ainsi que la haine éternelle de la population. On ne se souviendra pas d’eux. Au contraire, leur mort sera fêtée”.

Un autre tract annonce au personnel des forces armées du gouvernement que leur guerre est analogue à celles menées par les agresseurs étrangers contre notre propre peuple. Et s’adressant à ceux qui rejoignent les forces armées du gouvernement:

“Le gouvernement ne vous considère pas comme autre chose que des animaux. En fait, pas mieux que des esclaves. Parfois, on vous qualifie de chiens (Greyhound), parfois de serpents (Cobra) et parfois de chats (Black Cats)”.

Il y a une justification pour cela. Dans une interview avec Supriya Sharma pour le Times of India, un commissaire anonyme, anciennement avec une brigade maoïste, affirme:

“Si vous travaillez pour les naxals, vous ne recevrez aucun argent. Une fois par an un pantalon et un gamcha (essuie). Si cela se déchire, vous devrez le recoudre et le reporter…. Les pauvres sont leur plus grande base de soutien… D’abord, je me suis entrainé avec les Nagas (bataillon Naga de la CRPF). Puis, on m’a envoyé pour m’entrainer avec l’armée au Cachemire. Mais je vous le dis, cet entrainement n’était rein en comparaison à l’entrainement donné par les naxals. Ils ont un énorme ‘jazba’ (enthousiasme)… (la police) ne nous fait toujours pas totalement confiance (aux Adivasis)”.

Il n’y a que la motivation personnelle qui puisse surmonter la réponse humaine normale à une situation de « vie ou de mort » . On ne peut pas mieux décrire la différence entre un guérillero et un soldat de métier. Pour rendre la distinction encore plus nette, jetons un oeil à la politique maoïste de recrutement. Dans un article écrit pour le Institute of Peace and Conflict Studies [Issue Brief # 253/May 2014], l’auteur Uddipan Mukherjee aborde le problème de l’”approvisionnement régulier de cadre” du parti maoïste et de la façon de l’endiguer. Il fait cela en observant la politique cadre des maoïstes basée sur des informations fournies par d’anciens membres du parti devenus informateurs. Il mentionne qu’il y a une période de probation pour devenir membre du parti. Un traitement différent est appliqué aux candidats issus de classes sociales différentes, qu’il appelle “catégories”. “Par exemple, les membres de la couche inférieure des Lower Castes (LC) n’ont que six mois de période de probation. Tandis que les paysans de la classe moyenne, les membres de la petite bourgeoisie et des classes moyennes en milieu urbain (LC et UC) ont une année de probation; et la section supérieure des castes supérieure subissent deux années de probation. Un tel traitement différentiel est infligé tant avant qu’après l’admission.” (p. 4)

Il indique qu’on attend des candidats aspirants UC qu’ils manifestent un comportement minimum fondamental non préjudiciel à l’égard des LC. A vrai dire, les naxalites espèrent la dé-castisation… On attend des candidats LC qu’ils n’aient pas une attitude préjudiciable contre les autres castes inférieures… Il rappelle ensuite également que “le manifeste du parti mandate… l’abandon de toute propriété privée comme pré-requis à l’adhésion”. Et il observe que “numériquement parlant, les LC surpassent en nombre les UC” (p. 5-6). Assez indépendamment du fait que cela démoli le mythe selon lequel les dirigeants de castes supérieures traitent les castes inférieures de haut, et que les maoïstes trompent les gens avec un “avantage financier attractif” comme prétendu par la police du Jharkhand, cela indique en fait combien “l’abnégation” et la rigueur de la vie en tant que membre joue un rôle de filtre pour les candidats et rend difficile l’infiltration par des “informateurs”. Et ensuite, il montre comment la “défection” de Suchitra Mahato, quelqu’un de l’intérieur, a ouvert la voie à l’assassinat de Kishanji. Tandis que la tentative de l’auteur est d’avancer l’importance de la “défection , ce que je trouve intéressant, c’est la composition de classe/caste de l’organisation. Et l’accent mis sur le fondement idéologique du membre.

Ainsi, l’origine de classe/caste joue un rôle critique dans la sélection des candidats ainsi que dans la période réelle de formation/d’essai. Ceci étant posé, l’allégation de maoïstes enlevant et recrutant des enfants soldats ou forçant le recrutement fait peu de sens. L’entrainement rigoureux, la période de probation, etc. garantissent non seulement un filet régulier de recrues mais entraine aussi une composition sociale du parti principalement faite de castes/classes inférieures et significativement féminine.

La guerre révolutionnaire, de par sa nature même, est un projet volontairement politique. Ce n’est qu’en ce cas qu’elle peut empêcher la guerre de dégénérer en carnage ou de se décrocher de tout soutien populaire. En d’autres termes, la motivation d’un soldat de métier et d’un révolutionnaire est très différente. La possibilité de la commission d’un crime par un soldat gouvernemental est également bien plus élevée parce qu’il vise à contraindre les gens à rompre leurs liens avec les rebelles, alors que sans le soutien populaire, la survie même des guérilleros est en danger. Un soldat anonyme a expliqué au magazine Tehelka que

“J’ai toujours voulu être un sainik (soldat) pour servir mon pays, mais aujourd’hui, j’ai l’impression que je mourrais pour rien. J’ai vu tant de choses illégales se produire. Nous devons suivre aveuglément les ordres. Lorsque l’on part en opération, nous ne savons pas qui est maoïste. De pauvres Adivasis sont battus et des innocents se font abattre. Je n’ai pas l’impression que je fais quoi que ce soit pour la nation. Mon patriotisme est mort”.

Donc, après avoir subi de sérieux revers, en 2014, un virage est perceptible sous la forme d’une consolidation. La motivation ne montre aucun signe de déclin. Le recrutement de femmes soldats en grand nombre laisse entrevoir la longévité du mouvement en raison de l’habilité phénoménale qu’ont les femmes à communiquer et à devenir des modèles porteuses d’idées. Il n’y a pas eu de recherches suffisantes à ce sujet. La participation des jeunes femmes adivasis, leur identification dans le mouvement, sans sous-estimer le rôle de leurs camarades masculins, reflète la robustesse et la vitalité d’un mouvement. Dans le processus de consolidation, plusieurs crimes ont été commis. Le porte-parole du Comité Central du parti l’a admis, et a accepté la critique émanant d’organisations pour les libertés civiles et pour les droits démocratiques autonomes. On constate que cette auto-critique est allée bien plus loin que jamais auparavant dans l’admission de sérieuses défaillances dans le Jangalmahal. En outre, leur campagne innovante de boycott électoral, au cours de laquelle il y a eu peu de dépassement des règles de la guerre, pour limiter la tentative du gouvernement du Chhattisgarh de contraindre les cueilleurs à vendre les feuilles de tendu au gouvernement avec pour seul but la génération de revenus, indique également un redressement. Le fait que le premier secrétaire du Chhattisgarh ait dû exhorter le directeur général de la police dans les “zones sensibles” à garantir “une collecte ininterrompue et systématique des feuilles de tendu” (voir Economic Times, 13 mai 2014), renforce l’opinion selon laquelle il y a bien eu une consolidation.

III

Cependant, un défi plus important est imminent. Entre 2007 et 2011, plus de 8.000 projets ont reçu l’autorisation de déblayer 203.000 hectares de terrains forestiers. Jusqu’en 2005-2006, la contribution de la sylviculture et de la pêche à la croissance était de 5,2%. En 2009-2010, elle est passée en-dessous de zéro, alors que l’extraction minière enregistrait un taux de croissance de 8,7%, près de sept fois supérieure au 1,3% de 2005-2006. Le processus du renversement des bénéfices effectué par le peuple en lutte, qui a débuté sous le gouvernement UPA II, va s’accélérer sous le gouvernement dirigé par Modi. Il y a de nombreuses demandes d’offres extraction en attente d’obtention de leur autorisation et qui vont probablement l’obtenir. Les leaders d’opinion ont indiqué que le gouvernement UPA II avait adopté des projets pour une valeur de 6,5 millions de roupies depuis janvier 2013, mais ceux-ci n’ont fait aucun progrès. On a dit que le ministère de l’Environnement et  des Eaux et Forêts (un euphémisme pour les droits forestiers) et le Land Acquisition Act du gouvernement UPA II les ont retardé. La possibilité de la suppression de tels “barrages routiers”, la poussée dans les zones d’appui forestières et minérales sera activée. Le directeur général de la police à cette époque-là, Ramniwas, a déclaré au Indian Express (5 janvier 2014) que l’industrialisation et l’acquisition de terres dans le Chhattisgarh ont un lien complexe avec la propagation des maoïstes. Il faisait référence aux tribaux, affirmant qu’on les “trompait et qu’ils étaient privé de leur terre et de leurs droits par les puissants”. Le commissaire du Bastar, K. Srinivas, a annulé 73 cas de vente de terres tribales à des non-tribaux en 2012, et ordonné une enquête contre les fonctionnaires impliqués.

La possibilité de la dé-nationalisation du charbon menace également de poser problème. Donc, la question de la saisie des terres, de l’expropriation, etc ré-émergeront comme des questions litigieuses. Toutefois, contrairement à autrefois, un certain nombre de luttes qui jadis tenaient la promesse d’une large résistance indiquent un déclin, de nombreuses luttes étant en position de faiblesse. Faibles et désunis, ils ne résonnent plus de la même manière qu’auparavant.

Par conséquent, alors que la consolidation est de bonne augure pour les maoïstes et renverse leur déclin, ils demeurent faibles en dehors de leurs bases de guérilla. C’est quelque chose qui affecte la portée et l’émoussement du monopole de la vaste propagande dont jouit l’Etat, et la mobilisation des travailleurs. C’est la raison pour laquelle ils sont incapables d’utiliser leur présence en milieu urbain comme multiplicateur de force pour atteindre le grand public même s’ils sont contraints de supporter le fardeau plus important que constitute le fait de donner vie à ces luttes. En résumé, alors qu’il y a eu une consolidation, les 16ème élections parlementaires nous posent des défis bien plus importants. Elles ont catapulté au pouvoir un gouvernement de droite financé par les grosses entreprises. En bref, leur plus grand test, c’est ici et maintenant.


(1) Cela vaut la peine de noter que cette fois, l’approche du boycott électoral fut plus nuancée. Pour une fois, il y avait de la clarté dans la déclaration maoïste et dans la nature de la campagne. L’interview du porte-parole du Comité Central du part reflète ceci à plusieurs égards (voir www.bannedthought.org pour le texte intégral). En conséquence, il y a eu des explosions d’IED contre des bus transportant des soldats. Au cours d’incidents dans le Dumka et le Bijapur, des civils sont également décédés. Mais à part cela, seuls des combattants furent visés dans les autres incidents (voir la déclaration du Western Regional Bureau du parti sur www.bannethought.org).

(2) En Inde, le LPG est subventionné pour les utilisateurs domestiques.