Série sur le Bastar – Partie 4 – N’aimez pas les faits, changez les faits sur le terrain

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En 2014, Gautam Navlakha, journaliste et militants pour les droits de l’homme, a publié une série de quatre articles sur les conditions de vie, les luttes, la résistance et la répression dans le Bastar. Le Bastar est une région tribale du Chhattisgarh où le PCI(maoïste) est entré en 1980 pour y créer un puissant mouvement qualifié aujourd’hui par New Delhi de “plus grande menace pour la sécurité intérieure de l’Inde”. Les quatre essais de Gautam Navlakha étant plus que jamais d’actualité, nous vous en proposons aujourd’hui une traduction en français. Notez qu’aujourd’hui, les maoïstes occupent toujours le Bastar et que la répression s’y intensifie de jour en jour, visant tant les guérilleros que leurs sympathisants et les autochtones.


14 soldats de la CRPF ont perdu la vie et autant ont été blessés dans l’embuscade du 1er décembre menée par les maoïstes à proximité de Kasalpara. Celle-ci a causé beaucoup de tracas et soulevé de nombreuses interrogations contradictoires à propos de l’opération de deux semaines menée par la CRPF et sur les raisons pour lesquelles une “unité” avait été envoyée à Kasalpara le 1er décembre. Quelques petites choses manquaient dans de telles rationalisations a postériori. Pourquoi les forces de sécurité entreprennent-elles un “exercice de domination” si prolongé? Pourquoi était-il mené par la CRPF alors qu’une décision a été prise pour que toutes les opérations soient dirigées par un officier de police d’état? Que se passait-il dans les villages ratissés juste avant l’embuscade?

Deeptiman Tiwary, pour le Times of India [Malaria, Maoist came together to fell CRPF men in Chhattisgarh] a affirmé le 5 décembre que l’unité qui avait essuyé les tirs ne faisait pas partie de l’opération lancée le 16 novembre dans la ceinture Chintagufa-Dornapal. Le journaliste a déclaré que le 29 novembre, cinq soldats de la CRPF et un membre de la police du Chhattisgarh avaient contracté la malaria. L’unité fut envoyée à Kasalpara parce qu’il y avait là des terrains découverts et des collines attenantes dont il avait été jugé qu’elles pouvaient permettre l’atterrissage d’hélicoptères destinés à transporter les soldats. Ce fut la plus bizarre des histoires inventées.

Une autre histoire raconte que l’unité s’était, d’une manière ou d’une autre, éloignée de l’effectif principal alors qu’ils rentraient à leur quartier général de base à Chintagufa. Rahul Pandita [Surveillant la situation au Chhattisgarh] a écrit le 3 décembre que les soldats patrouillaient à travers une zone d’un rayon de dix kilomètres depuis dix jours pour trouver les insaisissables guérilleros. On trouve une version davantage crédible dans l’édition du 2 décembre 2014 de Asian Age [Naxal “mole” led CRPF into trap?] qui a déclaré qu’une “taupe” maoïste avait trompé les effectifs en affirmant que les dirigeants maoïstes arrivaient pour rendre hommage, le 1er décembre, aux quinze maoïstes qui auraient été tués le 21 novembre. Convaincue de cela, l’unité fut envoyée à Kasalpara pour attaquer les maoïstes par surprise.

A l’exception de l’édition du 4 décembre 2014 de The Hindu [Kasalpara villagers fear CRPF backlash] dont le correspondent s’est rendu sur les lieux, a interviewé les villageois et obtenu leur témoignage direct, toutes les autres histoires étaient basées sur des notes de l’un ou l’autre fonctionnaire. Ce rapport a, plus qu’autre chose, soulevé de nombreuses questions concernant ceux qui racontaient l’histoire officielle. Il rapporte que les villageois se plaignaient que les forces de sécurité avaient pénétré dans leur maison pour “fouiller” et avaient emmené cinq villageois, qu’ils avaient été battus par les soldats de la CRPF, ceux-ci n’ayant même pas épargné un enfant de trois ans. Ils ont affirmé que les maoïstes leur avaient demandé de se cacher dans un coin du village le 21 novembre, ce qui leur a épargné d’être pris dans le feu croisé. Il rapporte également que la CRPF avait tiré des lance-grenades, des obus ayant été retrouvés à 400 mètres du village, ce qui signifie qu’elle avait tiré sur les villageois.

Ainsi, le seul rapport crédible basé sur une visite dans le village concerné, confirme que Kasalpara fut la scène d’un combat dix jours avant l’embuscade. Et ceci veut dire que Kasalpara ne pourrait pas avoir été sélectionné par l’”unité” comme un endroit sûr pour l’atterrissage d’un hélicoptère destiné à transporter des soldats atteints de la malaria. En fait, ils n’auraient pas pu être en mission pour choisir un endroit sûr pour l’atterrissage des hélicoptères. Curieusement, l’inspecteur général de la police du Bastar et l’inspecteur général de la CRPF avaient également déclaré qu’une information «technique et fiable” leur était parvenue selon laquelle environ quinze maoïstes avaient été tués durant l’opération du 21 novembre, tandis que cinq soldats de la CRPF avaient été blessés. C’est là que le “combat” a eu lieu! Et lorsque l’hélicoptère emmenait les blessés, les maoïstes ont ouvert le feu, blessant un mitrailleur et un commando de l’Indian Air Force.

Il est également intéressant de noter que la plupart des journaux furent ostensiblement silencieux alors que les opérations étaient en cours depuis quinze jours et que les villageois se plaignaient des attaques des forces de la CRPF ainsi que des arrestations de villageois qui se faisaient torturer en détention. Ces histoires n’avaient aucun intérêt pour les média puisque personne n’avait été tué. Et qu’importait si des femmes étaient brutalisées (pas violées), des enfants blessés (pas tués), ou des biens domestiques ne se chiffrant pas en milliers de roupies pillés ou détruits. Le vol de 5.000 roupies peut sembler une broutille pour les médias, mais pour un paysan tribal dont l’argent a été volé, 5.000 roupies d’économie est le résultat de milliers d’heures de travail. Les avocats fougueux qui tentaient d’aider les villageois en faisant enregistrer leurs plaintes et soigner les blessés faisaient face à d’insurmontables difficultés. Le pire fut lorsque les journaux locaux ont rapporté le mensonge que les Adivasis reprochaient leurs blessures aux maoïstes alors que cela faisait des jours que les villageois menaient un “dharna” contre les forces de sécurité et exigeait qu’un FIR soit enregistré. Donc, si tout le monde a été pris par surprise, c’est en raison de la minimisation délibérée d’un nombre de cas de brutalité commises par la CRPF et la police durant les opérations.

L’histoire de la malaria constitue une bonne histoire et un titre accrocheur. Mais le 1er décembre, le Indian Express a publié un reportage affirmant que dix jours plus tôt (20 novembre), 400 soldats engagés dans les opérations avaient attrapé la malaria et qu’un soldat était décédé [Malaria outbreak hits anti Naxal operations]. Il rapportait qu’avec un seul hôpital pour toute la région du Bastar à Jagdalpur, seul cinquante patients soldats avaient pu y être accueillis. En outre, on les avait fait dormir par terre. On dit qu’il se pourrait que deux unités aient dû être dispersées. En effet, lorsque le transport des blessés reste un important problème logistique pour les effectifs et que même l’uniforme porté par les soldats morts n’est pas traité comme “bien immobilier” ou un élément donné au plus proche parent pour tourner la page et est, au lieu de cela, jeté à la poubelle, alors, il y a une histoire plus marquante. Celle de la manière avec laquelle les soldats ordinaires qui exécutent les ordres des dirigeants sont traités de manière abominable de leur vivant, et sont ensuite transformés en “martyrs” après leur mort afin que les autorités et les médias s’enorgueillissent pour vraisemblablement pousser davantage de jeunes hommes sans emploi à rejoindre les forces de sécurité. Un grand nombre de soldats veulent renoncer parce que contrairement aux guérilleros maoïstes, ils n’ont aucun intérêt direct à la guerre, et ne partage donc pas la motivation qu’ont les tribaux à combattre pour leur propre survie.

L’ennui, c’est que la guerre psychologique, avec sa tendance à manipuler, à déformer ou à dénaturer les faits pour embrouiller le public, les guérilleros et leurs sympathisants, engendre des victimes par sa propre machination. Ou, le fait fabriqué est tellement étrange que les journalistes professionnels ont du mal à le digérer, et au lieu de cela, s’efforcent de débusquer la vérité. Ashutosh Bhardwaj du Indian Express y est parvenu [8 décembre 2014]. Son histoire a non seulement soulevé des doutes quand aux redditions, mais a démontré que 270 des 377 “redditions” entre juin et novembre étaient des villageois ordinaires et que pas une seule des personnes s’étant apparemment rendues n’avait déposé les armes. Il a également démontré que ceux qui s’étaient rendus étaient rentrés dans leur village quelques jours plus tard! La visite des lieux du correspondent de The Hindu à Raipur, Pavan Dahat, a mis en évidence les incohérences internes de l’histoire de la CRPF. Son journal n’effectue pas de suivi quant à cette histoire depuis lors. Mais il y a un autre aspect.

Le 7 décembre, le major général Dhruv C Katoch, ancien directeur du CLAWS (Centre for Land Warfare Studies) a  a écrit, d’un point de vue purement contre-insurrectionnel, ce qui suit et qui vaut la peine d’être lu:

“Alors que les détails de ce qui s’est réellement passé sur le site de l’embuscade demeurent vagues, la déclaration de Mr (HS) Siddhy, l’inspecteur général en charge de l’opération, ainsi qu’une autre déclaration d’un porte-parole de l’effectif exigent délibération et analyse. Selon Mr Siddhy, le groupe tombé dans l’embuscade s’était, d’une manière ou d’une autre, retrouvé isolé du reste de la compagnie, suggérant ainsi qu’il était submergé et donc incapable de réagir. Cette déclaration en elle-même pose des questions gênantes. Même si la compagnie s’est retrouvée isolée comme le prétend l’inspecteur, l’effectif du groupe tombé dans l’embuscade était composé d’au moins 30 soldats de la CRPF très bien armés et entrainés, dirigés par un commandant adjoint et un assistant commandant. Un effectif de cette taille a certainement la résistance pour faire face à une embuscade, malgré les pertes initiales. Si un effectif de cette taille est considéré comme étant inadéquat par un officier du rang d’inspecteur général, alors, nous avons de sérieuses inquiétudes à avoir. Ceci est encore amplifié par le fait que les maoïstes n’avaient aucun scrupule à prendre toute la compagnie en embuscade. Ils n’auraient pas eu connaissance de la séparation au moment où l’embuscade fut déclenchée. Ceci doit est une source de préoccupation supplémentaire. Les membres du personnel ont également déclaré que les maoïstes s’étaient servi de civils comme boucliers humains, empêchant ainsi les soldats de la CRPF de tirer. Ceci semble peu probable vu que la PLGA ne prône pas l’utilisation de boucliers humains dans une embuscade. Les embuscades sont installées après une reconnaissance détaillée et des préparatifs minutieux, en misant sur la surprise, la vitesse et une puissance de feu concentrée sur le point d’impact. L’utilisation de civils comme boucliers humains serait contraire à cet objectif” (italiques ajoutées).

Il a également poursuivi pour ajouter que

“La clameur pour des équipements sophistiqués tels que des drones pour assister au combat est mal à propos. Tout comme celle pour les véhicules résistant aux mines. Les drones exigent une installation extrêmement sophistiquée pour leur fonctionnement et leur maintenance de base, et ont une utilité limitée dans les jungles du Bastar. Les véhicules résistant aux mines sont facilement identifiables et sont tout aussi facilement neutralisés, simplement par une augmentation de la quantité d’explosif dans les engins explosifs improvisés” [Pour en savoir plus: http://www.claws.in/1298/anti-naxal-operations-initiative-must-be-regained-maj-gen-dhruv-c-katoch.html#sthash.iHnPsv1r.dpuf].

Maintenant, jetons un oeil à ce qui peut avoir transpiré. Le 16 novembre, un effectif de 2.253 soldats de la CRPF et des forces CoBRA et 224 membres de la police du district, s’est divisé en dix unités pour mener un “exercice de domination de zone”. Cet exercice était dirigé par l’inspecteur général de la CRPF, HS Siddhu. A quatre ou cinq occasions, il y a eu des échanges de tirs entre les soldats et des guérilleros maoïstes. Mais alors que l’armée a subi des dommages, on a déclaré des pertes dans le camp maoïste sans aucune preuve. Les fonctionnaires aux commandes des opérations ont éprouvé des difficultés à montrer et à projeter les pertes maoïstes. Cela aurait été une preuve du succès de leur opération. L’inspecteur général de la CRPF a déclaré à The Hindu [28 novembre 2014, “15 Maoists killed: CRPF”] que selon “les données des renseignements et les informations techniques”, il y aurait eu 25-30 maoïstes blessés, et environ 15 tués.

C’est également le moment où de grandes déclarations de désertions/redditions de maoïstes furent lancées, annonçant leur défaite imminente. [Le 8 décembre, le Indian Express et The Hindu ont révélé que les redditions si claironnées étaient factices]. En fait, tout juste 24 heures avant l’embuscade, le chef du gouvernement de l’état avait fait une déclaration remarquée “le jour approche où l’état et le gouvernement central éradiqueront ensemble la menace maoïste et parviendront à faire du Chhattisgarh un état libre de tout naxalisme”. Le 1er décembre 2014, un unité de 237 soldats fut envoyée vers le village de Kasalpara. Etant donné qu’il s’agissait du même endroit qu’où des coups de feu avaient été échangés le 21 novembre, il est clair que l’unité n’était pas envoyée pour trouver un endroit adéquat pour l’atterrissage d’un hélicoptère, mais pour surprendre les maoïstes qui, selon leur “informateur” allaient se rassembler là. Des fonctionnaires, tout en demeurant anonymes, ont déclaré à la presse que durant les quelques premiers jours, les maoïstes avaient traqué les déplacements des effectifs, les laissant les effectifs. Pour ce qui est de l’histoire des boucliers humains, il semble que le 1er décembre, aucun villageois n’était présent lorsque l’embuscade a eu lieu. Et selon ce que les villageois ont dit au correspondent de The Hindu, ce sont les maoïstes qui se sont assurés qu’ils restent en sécurité le 21 novembre [Kasalpara villagers fear blacklash]. Mais il est également intéressant de noter qu’à un tel moment se révèlent aussi d’autres aspects de la réalité de terrain. Les rapports coïncident pour dire que les maoïstes jouissent d’un soutien dans la région, où leur Jantana Sarkar gère une administration parallèle. C’est la raison pour laquelle les forces de sécurité n’ont obtenu aucun renseignement exploitable, ni de leurs informateurs ni des villageois. En fait, nombreux sont ceux qui ont dit que les effectifs avaient été attirés sur place après avoir entendu que les dirigeants maoïstes y viendraient le 1er décembre pour rendre hommage à 15 guérilleros maoïstes morts en martyrs le 21 novembre. Prêts à tout pour prouver que leurs opérations avaient été fructueuses, ils se sont coincés dans leur propre dispositif. N’ayant rien à montrer suite à leurs vagabondages dans la forêt durant quinze jours, ils avaient désespérément besoin de preuves de “succès”.

Lu parallèlement à ce qu’à dit le général Katoch, cette version semble davantage crédible.

Il convient de rappeler ce qui s’est déroulé en mars 2014. L’inspecteur général de la CRPF, HS Siddhu avait alors exprimé au Indian Express [15 mars 2014] son intense indignation quant à l’annihilation par la police de l’état de son projet d’une opération de 35-40 jours par un effectif de 3.000 hommes.  Cette opération devait avoir lieu en février et devait anticiper la campagne de contre-offensive tactique maoïste du mois de mars. Le plan était de déplacer des effectifs pour couvrir le Bijapur, le Dantewada, le Sukma, l’Abhuj Madh et d’autres régions semblables à partir de vingt endroits différents. Le plan fut descendu en flèche parce que des fonctionnaires de police haut placés ont alors estimé que les forces centrales avaient la “gâchette facile”. Ceci renvoie à deux incidents, l’un en juin 2012 et un autre en mai 2013, lorsque 19 et 8 civils, dont des enfants, avaient été tués par les « nouveaux effectifs » (CRPF). Par conséquent, le plan fut considéré comme étant “très risqué”. Avec le changement de gouvernement après les 16ème élections à la Lok Sabha, de nombreux changements furent amenés. Il fut décidé qu’un commandement unifié serait instauré et que toutes les opérations seraient supervisées par l’inspecteur général de police à la tête des effectifs. Et une “opération” fut déclenchée pour devancer la semaine de la PGLA célébrée par les maoïstes du 2 au 9 décembre [Edge with Maoists in Restive Bastar de Ajybhan Singh, The Statesman 3 décembre 2014 et Naxal Mole led CRPF into trap? de Rabindranath Choudhary, Asian Age 3 décembre 2014].

Cette opération s’est terriblement mal passée. Le pire apparait lorsque les forces de sécurité sont victimes de leur propre “guerre psychologique” et commencent à y croire. Par conséquent, étant convaincus que les maoïstes étaient maintenant en fuite et guidés par les conseils d’intellectuels “neutres”, ils allaient souffrir. De nombreux intellectuels conseillant les autorités ont affirmé qu’il fallait faire une différence entre les maoïstes et les Adivasis et que le gouvernement devrait les détourner en misant sur l’indigénité des Adivasis [une version plus souple de la Salwa Judum] dans laquelle la classe supérieure d’Adivasis propose la politique identitaire adivasi et les intellectuels proposent des théories sur combien les maoïstes sont pires que l’Etat indien! Par exemple, Shashank Ranjan, pour le Centre for Land Warfare Studies le 7 octobre 2014 dans “Slump in Maoists War: An opportunity to Reap” cite Shubhranshu Choudhary, auteur de “Lets Call him Vasu: With the Maoists in Chhattsisgarh” [Penguin (India) 2012] dans sa conférence intitulée “Weaning Away the Maoists Support Base” dans le cadre du CLAWS National Workshop on Internal Security le 12 septembre 2014.

Shubhranshu Shoudhary argumente en faveur d’une “campagne d’information … pour montrer et projeter ce qui est fait, pour manoeuvrer des perceptions favorables pour l’état. La perception selon laquelle cela pourrait finalement être l’’Etat’ et non les ‘maoïstes’ qui amènerait un véritable développement à long terme progresse – et dans ce processus, également préserver leur identité et protéger leurs aspirations”.

Alors que la Guerilla Zone est une zone de contention instable, ils gèrent néanmoins une administration parallèle dans ce qu’ils appellent la base de guérilla dans ces zones. Là, ils gèrent une administration parallèle ayant un modèle économique de développement autosuffisant basé sur la communauté. Ils perçoivent l’impôt et utilise l’argent pour leur propre modèle de développement et pour faire la guerre. L’équipe travaille pour l’agriculture coopérative d’une part et organise les cueilleurs de feuilles de tendu ou les coupeurs de bambou pour réclamer de meilleurs salaires (une meilleure rémunération à la pièce) d’autre part; les réformes sociales ainsi que l’assurance de soins de santé et d’une éducation de base; la construction d’une force de combat mais aussi d’un mouvement culturel de masse; la préservation et la promotion des langues adivasis ainsi que la préparation de manuels pour les enfants sont tous des résultats de leur travail. Ignorer ou ridiculiser tout ceci pour exposer une théorie selon laquelle ils « exploitent » les Adivasis et que c’est pour cela que l’Etat indien devrait briser leur emprise et détourner les Adivasis semble en quelque sorte une manière plutôt grossière de déformer la réalité.

Il est donc intéressant que même Shahshank Ranjan écrivant le 8 décembre 2014 [It’s Sukma again] soulève un point très important. « Alors qu’ils ont fait l’aveu des aspects de la “cause première” du défi, les mesures de “maintien de l’ordre” demeurent la composante dominante de l’approche à l’égard de la résolution du conflit. Comme l’a montré la récente tragédie liée à la stérilisation dans le Chhattisgarh, les pauvres et les marginalisés ont très peu de raisons de remercier le gouvernement. Ces gens sont coincés entre le diable et la haute mer.

L’ancien directeur général de police, Vishwaranjan et de nombreux autres disent que le développement est impossible en raison des Naxalites. Et si, quand ils seront partis, le gouvernement sera en mesure de garantir la même chose. Avec la confiance de l’actuel gouvernement en le secteur clé qu’est l’industrie, le Chhattisgarh et d’autres états touchés pourraient bien voir une augmentation rapide d’activités telles que l’extraction minière. Cela ne fera qu’ajouter de la misère à la misère des tribaux, le ressources agraires, forestières et hydriques subissant davantage de dégâts. Le développement est sans aucun doute nécessaire, mais il faut être vigilant à garantir que les activités minières soient menées avec assez de délicatesse à l’égard des besoins et des préoccupations de la population vivant sur place, et pas avec un mépris impitoyable concernant leur intérêts. En d’autres termes, il est sceptique quant aux promesses que l’Etat peut tenir. Mais la question est la suivante: si l’Etat montre régulièrement un mépris criminel sans pitié quant aux préoccupations de la population, alors pourquoi faire des maoïstes un problème plus important que l’Etat?

Et c’est là le nerf de la guerre. Continuer à affirmer que l’Etat indien devrait être davantage attentif aux préoccupations des Adivasis ne peut pas balayer le fait que l’Etat n’a rien fait jusqu’à présent. Ni d’ailleurs que rien ne démontre que l’Etat s’y intéresse quelque peu, au-delà de ses tromperies pour acquérir leur terres forestières pour l’extraction minière, en modifiant légèrement les lois forestières et environnementales pour ouvrir la voie aux entreprises afin qu’elles pénètrent dans le lucratif secteur minier. En d’autres termes, se lamenter en disant que l’Etat doit changer sa manière de faire (et faire ce qu’il n’a pas fait ces six dernières décennies) tout en prônant l’anéantissement des maoïstes de manière loyale ou ignoble, signifie que malgré les archives de l’indifférence de l’Etat à l’égard des Adivasis, leur “ennemi” demeure les maoïstes.

Autrement dit, l’attaque se fait sur deux fronts. D’une part, quelques intellectuels non-Adivasis affirment qu’ils sont plus loyaux à la cause adivasi que les Adivasis eux-mêmes, incluant le CPI(Maoist). Par conséquent, eux aussi accusent le gouvernement de ne pas en faire suffisamment pour les tribaux; mais leur cible principale reste les maoïstes qu’ils méprisent et qu’ils veulent liquider. D’autre part, l’Etat veut la fin des maoïstes parce qu’il souhaite permettre les investissements directs étrangers dans l’extraction minière. N’oublions pas que l’ancien premier ministre Manmohan Singh a dit: les maoïstes contrôlent les forêts où sont enterrés les minerais, et sans ouvrir le secteur minier à l’investissement direct étranger, l’histoire de la croissance indienne ne peut pas être maintenue. Cette importance stratégique de l’extraction minière pour “l’histoire de la croissance” de l’Inde demeure la préoccupation du nouveau favori des entreprises, le gouvernement dirigé par Narendra Modi.

Ceci m’amène au dernier point. Le directeur général additionnel de la police du Chhattisgarh, dans le Indian Express du 6 décembre 2014, a involontairement admis que les guérilleros maoïstes prennent de l’ampleur lorsqu’ils font l’objet d’attaques de l’Etat [Old New War]. Ainsi, en 2005, ils n’avaient que deux compagnies militaires. Elles sont devenues deux bataillons en 2010. Cependant, ce qui m’intéresse également, c’est qu’il a écrit “Plus de mille membres des forces de sécurité ont déjà fait le sacrifice suprême dans le Chhattisgarh depuis la formation de l’état. La route qui s’ouvre devant nous pourrait être pleine de risques et de défis. Il se peut que davantage de revers et de sacrifices soient à l’affût, mais nous devons progresser avec détermination. La nation doit honorer ses martyrs. C’est à leur dépends qu’une paix à long terme sera atteinte”. Ceci aurait été bien, mais il n’y a, dans l’ensemble de l’écrit, pas un iota d’intérêt exprimé pour les Adivasis. C’est comme si il n’y avait aucun problème. Au lieu de cela, il fait référence aux trajets des bus, à l’installation de plus en plus de commissariats à l’intérieur des zones forestières, mentionnant indirectement le “développement”.

Bien sûr, la raison est claire. Le “développement” que souhaite amener le gouvernement est un développement visant à aider le secteur privé. Etant donné que c’est le but principal, croire que les soldats de l’Etat seraient entièrement chargés de mourir pour aider le secteur privé est vivre dans un monde d’illusions. C’est cela qui explique la chute récurrente dans l’indiscipline, les soldats évacuant leur rage contre les civils et désirant démissionner de l’armée. Etant donné cet état des choses, il n’est pas étonnant que les responsables politiques et ceux qui mettent les lois en application font montre d’une énorme mauvaise compréhension de la résistance. Une expression en est celle du directeur général adjoint de police RK Vij qui est rapportée par The Hindu (7 décembre 2014) qui proposait que les forces de sécurité mènent une “guérilla” contre les maoïstes [CPRF teams deviated from planned route]. Par conséquent, il souhaite que la taille des effectifs soit réduite pour passer de 200-500 à 25-30; la durée des patrouilles restreinte à 6-7 heures par jour afin que les soldats ne se fatiguent pas et se reposent suffisamment; il souhaite déployer une brigade canine; et il a vanté le bataillon Naga pour son travail exemplaire durant la Salwa Judum, qui a besoin d’être imitée, si pas rétablie.

La Salwa Judum et le rôle du bataillon Naga dans les assassinats, les viols et la destruction sont bien trop documentés que pour nécessiter un quelconque commentaire. Ce qui est significatif pour le directeur général adjoint de police, cependant, c’est que cela a donné des résultats et a rendu la Salwa Judum précieuse pour des « généraux » comme lui. Mais ce qui est plutôt amusant, c’est le fait qu’en tant que “général”, il ne se rende pas compte du fait qu’une armée régulière ou une armée paramilitaire peut se séparer un petites unités pour mener une “guerre de mouvement”, mais qu’un “guérillero” menant une guerre populaire, ce n’est pas, de manière fondamentale, la même chose qu’un guérillero officiel menant une guerre contre-révolutionnaire. L’Etat contraint le peuple à lui offrir son soutien. Les guérilleros doivent gagner le soutien des habitants pour être en mesure de mener leur guerre. Ceci se reflète de ce qu’a écrit le général Katoch, comme mentionné ci-dessus.

Que veut dire tout ceci? Simplement que les forces du gouvernement peuvent se diviser en unité plus petites pour mener une “guerre de mouvement” (ce qu’est la guérilla), mais avec une différence cruciale. Pour leur survie, les guérilleros maoïstes dépendent du soutien de la population et sont donc comme “des poissons dans l’eau”. Les “guérilleros” du gouvernement sont davantage comme des piranhas dans l’eau et s’attaquent aux habitants pour forcer leur coopération. C’est cela, la différence fondamentale entre eux.

Par conséquent, nous ne méprenons pas en changeant les faits pour qu’ils conviennent à nos caprices. Faisons plutôt face à ces faits pour comprendre et expliquer la réalité de terrain.